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            Du chaos surgit l’univers.

            D’abord ce fut un grand désordre d’éther, de feu, de terre et de métaux entremêlés, agrégés, si confondus les uns aux autres qu’ils n’étaient qu’un seul et même ferment cosmique. Puis peu à peu cette masse s’éparpilla dans le néant, et chaque chose prit sa place légitime : les Astres se fixèrent à leur place, et le Ciel couvrit la Terre, et la Terre se fit féconde.

            En ce temps-là naquirent les Immortels Célestes, incarnations des Étoiles et de la Lune qui bercent la nuit. Leur forme était à peine humaine et leur esprit était celui, calme et inflexible, de la nature chaotique ; cependant ils prirent leur place aux Cieux. Après eux vinrent les Immortels diurnes : Foudre, Nuage, Rosée, Arc-en-Ciel, la Pluie qui parfois se fait Neige et, à leur tête, le Soleil hiératique.

            Peu de temps après – des milliers d’années à peine – vinrent les bêtes et les esprits, les dragons et les fantômes. Alors le Ciel décida qu’était venu le temps de nommer les Immortels terrestres, émanations de l’esprit même d’un pays. Chaque espèce combattit pour l’honneur de compter dans leurs rangs, et le Ciel choisit d’après leurs prouesses et leur ruse.

            Ceux du Premier Continent furent au nombre de douze. Ils furent réunis par paires, chacune contenant une bête yin et une bête yang, et ils furent liés à leur contrée si étroitement qu’en franchir les frontières leur aurait coûté la vie. La Voie s’exprimait par leur bouche, et en retour ils s’exprimaient par leurs terres ; leurs colères, leur détresse pouvait entraîner des cataclysmes, gâter les fruits du sol, semer le trouble parmi les créatures vivantes qui résidaient chez eux.

            Le Rat et le Cochon s’établirent sur les montagnes frontalières de Sāmakkhī Anan, afin de garder un œil sur l’univers extérieur. Le Buffle et le Chien choisirent Vĩnh viễn mưa et sa chaleur tropicale, où les temples et les rizières fleuriraient sitôt que les hommes adviendraient. Le Tigre et la Chèvre s’unirent à Cheongyeoul, pays de pics enneigés et de steppes trop aimées de l’hiver ; le Lapin et le Singe élurent Kûgaku, aux flancs riches de métaux et de pierres précieuses. Le Dragon et le Serpent fixèrent leur destin aux îles innombrables d’Hǎilín, amante de la mer et du soleil, tandis que le Cheval et le Coq devinrent Immortels de Jiàngliè, griffe côtière aux ports innombrables et aux grandes plaines fertiles.

            Le temps passa, et des Immortels terrestres et d’animaux éveillés à la contemplation du Tao – ils étaient nombreux alors – vinrent les hommes. Les générations suivantes des Immortels Terrestres (car les Immortels las peuvent périr, et monter aux Cieux, et s’y faire Étoile à la mesure de leurs mérites) furent choisies parmi eux, bien que le caractère de chaque bête originale rejaillît sur ses successeurs tant dans leur allure que les dons qui leurs furent accordés ; élus à chaque fois par la Terre même, ils devenaient plus animaux et aussi plus célestes.

            Le temps passa et les terres naturelles des origines furent délimitées par des frontières officielles. L’homme inventa les outils, l’art, la politique. Il bâtit des temples pour les Cieux, érigea des sanctuaires pour les Immortels terrestres, mais il oublia parfois de suivre leurs conseils. Les Immortels eurent besoin de messagers fidèles et ils créent les Servants, leurs Émissaires, leurs dévoués à la longévité presque mortelle, à l’apparence humaine, aux dons moindres et équilibrés à chaque fois d’un désavantage équivalent. Les princes et les grands prêtres se battirent pour que leurs enfants devinssent de ces élus, mais la volonté des Immortels était celle du Tao et elle ne choisissait que qui leur plaisait.

            Les générations passèrent. Les Immortels se succédèrent sur Terre et même au Ciel, où les plus las cédèrent la place aux vertueux pour se dissiper dans le Principe qui les avait engendrés.

            Le nombre des hommes grandit, et leur art se fit merveilleux, et leur technologie incroyable, et la corruption...

            La corruption grandit également.


Chapitre 1 : Le rat

 

 

            Il était vingt heures et, enfin, un vent frais s'était levé, chargé d'un bouquet d'odeurs maritimes dont Sunan pouvait nommer chaque nuance. La chaleur du jour s'estompait à contrecœur, poussive et indolente comme un reptile ivre de soleil ; elle s'attardait sur la peau comme une dernière caresse, réticente à quitter ses proies.

            Accoudé à la rambarde de jade, se berçant du ressac de la mer en-deçà, Sunan tâchait de maîtriser tant sa migraine que ses envies de meurtres.

            C'était la chaleur. Il détestait la chaleur. Comment l’Émissaire du Dragon pouvait-il porter ses manteaux par une température pareille ? Comment les Hǎilínois pouvaient-ils garder cette espèce de dynamisme qui les pressait par grappe dans leurs avenues bondées ? Sans être xénophobe, Sunan considérait que la civilisation s'achevait dès trente à l'ombre. Il avait dû retirer ses fourrures, renoncer à sa veste, remplacer ses bottes par des sandales. Au téléphone, Malai lui avait affirmé qu'il était sûrement d'une élégance à « tomber par terre » ; sa collègue était beaucoup trop gentille.

-  Tu es un Servant, de toute façon ! Tu bénéficie d'une prestance naturelle. Et puis tu es tellement beau, avec tes cheveux blancs et tes yeux pâles !

            Il lui avait longuement ré-(ré-ré-ré...) expliqué que la prestance naturelle ne faisait pas tout, surtout quand on atteignait péniblement le mètre cinquante ; que la frontière était mince, pour un albinos, entre « beauté éthérée » et « déposez-moi à l'hôpital le plus proche ». Il exagérait, évidemment, mais il fallait forcer le trait pour passer par-dessus l'optimisme de Malai. Le problème, c'était qu'elle le connaissait trop bien pour s'y laisser prendre. Elle avait ri, évidemment, et avait réussi d'une manière ou d'une autre à le faire sourire... avant que la chaleur persistante ne le ramène à sa mauvaise humeur.

-  Vous pourriez prendre une douche froide ? suggéra Kamon.

            Sunan jeta un regard noir à son sorcier.

-  Pas besoin de me tutoyer, nous ne sommes plus en public... Et tu as du culot de jouer les serviteurs dévoués quand tu m'as abandonné pour te baigner.

            Kamon lui décocha un faux sourire d'excuse. Ses cheveux mi-long luisaient encore d'humidité, détrempant sa veste dorée. Lui était parfaitement en forme : sitôt qu'ils s'étaient retrouvés seuls, il s'était transformé en cygne hongsa pour barboter dans les flots comme un vulgaire canard.

-  La meilleure compagne de la migraine est la solitude, maître.

-  Petit salaud.

            Kamon sourit sans répondre. La plupart des êtres qui parcouraient la terre respectaient les Émissaires, les serviteurs des douze Immortels Terrestres ; n'avaient-ils pas été choisis par la volonté de la Terre elle-même ? Kamon, cependant, avait parfaitement compris que Sunan méprisait la dévotion aveugle. Le sorcier pratiquait l'insolence avec l'art prudent d'un artisan, sachant parfaitement quand pousser sa chance et quand se retirer du jeu.

-  Alors ? Veux-tu que je te tire un bain ?

-  J'ai déjà pris ma douche.

-  Vous pourriez en prendre une deuxième.

-  Le Dragon peut me faire demander à tout moment.

            C'était une énormité et ils le savaient tout deux. L’Immortel du Dragon était trop imbu de lui-même pour recevoir un Émissaire dès son arrivée : comment, autrement, aurait-il étalé son immense autorité ? Qu'importait la modestie prêchée par le Tao ! Le Dragon régnait en dieu dans son temple, en idole sur ses îles, et il était essentiel que le monde entier en soit pris à témoin et poireaute des jours dans des appartements plus luxueux que confortables. Et meure de chaud.

-  Comme tu veux. Puis-je faire quelque chose pour toi ?

-  Laisse-moi mourir en paix.

            Kamon sourit à nouveau.

-  Bonne nuit, maître.

            Le sorcier s'éloigna. Sunan ferma les yeux, se laissant bercer par la mer en-deçà. Le temple du Dragon s'élevait sur le flanc d'un volcan, assez loin de la capitale pour que les odeurs de la ville soient presque noyées par la forêt et l'océan ; sans la chaleur, Sunan aurait pu aimer l'endroit. L'odorat que lui avait accordé son Immortel le rendait spécialement sensible aux puanteurs de la civilisation. Son prédécesseur avait eu raison de préférer une ouïe surdéveloppée – encore que ! Il serait mort à chaque coup de klaxon. Ou aurait fait pression pour les rendre illégaux. Évidemment, les Immortels n'étaient pas supposés s'immiscer dans les affaires humaines au-delà du nécessaire, mais dans certains cas...

            L'odorat n'était pas si mal, dans les bonnes circonstances. La senteur âcre de la mer lui parvenait, les odeurs mêlées de l'eau, du sel, des fleurs et des bêtes ; plus proches, les parfums et savons des mortels, le musc éthéré des esprits résidents... C'étaient dans ces moments-là, plus que tout autre, qu'il sentait le souffle de la Voie courir dans ses veines – qu'il saisissait la chance incroyable qu'il avait eu d'être élu par son Immortel.

            Le vent changea légèrement, lui apportant des relents de musc et de parfum – un bouquet fort, assuré, aux relents animaux plus que floraux.  Un homme – arrogant, sans doute.  Il fallait l'être pour arborer ce type de senteurs agressives...

            … Et si l'odeur était si nette, c'était que l'inconnu était proche. S'arrachant à sa méditation, Sunan jeta un regard alentour. Le vent venait de la mer – mais il n'y avait pas de plage et ses appartements se situaient au dernier étage, ce qui signifiait –

            L'inconnu se laissa tomber du toit avant qu'il ne puisse déduire l'évidence. L'Émissaire recula d'un pas, cherchant une réplique appropriée à la situation.

-  Désolé, la chambre est prise.

            L'homme sourit, ce qui attira l'attention de Sunan sur ses traits – une très mauvaise chose, parce que sa bouche s'assécha instantanément.

            L'intrus s'était vêtu avec goût, dans les bruns et  or – la seule touche d'improbable résidait dans ses pieds nus. Un pantalon ample soulignait la longueur de ses jambes ; sa veste, brodée de démons stylisés, aurait pu frôler l'excessif s'il ne l'avait pas portée avec une telle désinvolture. Tout en lui, de sa grâce liquide au large sourire qui illuminait ses traits fins, suggérait qu'il se trouvait précisément à l'endroit où il avait besoin d'être et en était très satisfait.

-  Je viens moins pour la chambre que pour son occupant, mais je ne refuserais pas si tu m'offres ton lit.

            Il n'était même pas superbe. Beau, mais pas superbe. Son visage était trop osseux, trop malicieux, les yeux trop en amande, la bouche trop large, et le pire était que c'était précisément ces imperfections-là qui bloquaient le souffle de Sunan. Le Servant lutta pour feindre l'outrage qu'il n'arrivait pas à ressentir.

-  Je suis Émissaire. Je sais que le Rat est connu pour son tempérament chaleureux, mais il va falloir faire preuve d'un minimum de respect si tu ne veux pas quitter cette chambre un peu plus violemment que tu n'y as pénétré.

            Il était plutôt fier de sa menace. Subtile, polie... prégnante. Peut-être pourrait-il la citer à l'Émissaire du Tigre, dont l'incapacité à conjuguer irritation et grammaire convenable frôlait le pathologique.

-  Ah, mais j'aurais dû être Immortel, dit l'inconnu. À ce moment-là, c'est toi qui aurait dû me montrer tout ton respect, mais je ne l'aurais pas exigé. Tu ne peux pas me rendre la pareille ?

-  Pardon ?

            Ce sourire ! La courbe de ses lèvres fines, les fossettes creusées dans ses joues... Comment est-ce qu'il pouvait lui faire tant d'effet ? C'était juste humiliant de perdre ses moyens à ce point.

-  Noboru, dit l'intrus. Descendant du Chat, qui aurait dû être des douze Immortels Terrestres sans la fourberie du Rat. Les Immortels Célestes ont imposé au Rat un devoir de pénitence ; je suis venu en profiter.

            La concupiscence de Sunan s'éteignit d'un coup, soufflée par le choc. Il maintint une expression neutre et haussa les épaules :

-  Et je suis supposé croire que tu descends bien du Chat parce que... ?

-  Parce que je porte sa marque, rétorqua Noboru en lui tendant la main gauche.

            Sunan la prit et l'examina. Son Immortel lui avait expliqué l'affaire – peu glorieuse – et sa résolution – très contrariante. Au moins, bien que le Chat eût engendré bien des descendants, un seul par génération était marqué du sceau du jugement céleste : l'empreinte n'apparaîtrait, lui avait dit son maître, qu'au contact du Rat ou de son Servant.

            La main de Noboru était incroyablement fine, élégante, à peine marquée par le cal de l'écrivain. Les doigts de Sunan étaient presque plus épais que les siens, plus courts en tout cas –  sans surprise, au vu de leur différence de taille. Dès leur contact, un sceau écarlate se dessina sur la paume de l'étranger ; la calligraphie ne ressemblait à rien de ce que connaissait Sunan, impérieuse comme les lignes des montagnes, mouvante comme les courbes des vagues, nimbée de la beauté élégante d'une orchidée au printemps...

            Les plus grands artistes en auraient pleuré. De simples mortels seraient tombés à genou devant l'émanation évidente du divin.

            Sunan prit une profonde inspiration, puis une seconde, puis utilisa sa prise sur la main de Noboru pour l'envoyer valser par-dessus son épaule selon la prise dite du « renard aux yeux clos ».

 

***

 

            Noboru cria de douleur quand son dos frappa le carrelage de la terrasse. Sunan sourit de satisfaction et appuya du pied sur son sternum, juste pour marquer l'occasion.

            La main du Chat se referma sur sa cheville et tira. C'était prévisible, évidemment. Il avait été stupide, évidemment. Le Sage idéal n'abusait pas des bonnes choses...

            Il n'avait aucun regret.

            Il se laissa rouler à terre, se rétablissant rapidement – pas assez rapidement, cependant, pour éviter que l'homme lui saute dessus. Des mains chaudes se refermèrent sur ses poignets, cherchant à les immobiliser ; il hésita une seconde avant de choisir d'obtempérer. Inutile de dévoiler toutes ses ressources pour le moment, surtout quand il devait admettre que le type était plus fort que prévu.

-  Je prendrai ça comme une marque de confiance en ma sincérité, souffla Noboru.

            Il avait récupéré toute son assurance, ce qui était exaspérant. Sunan acquiesça avec toute la dignité dont il se sentait capable.

-  Il fallait quand même bien qu'on t'enseigne le respect.

-  Je serais un élève plus qu'enthousiaste, ricana Noboru.

            Sunan hésita à lui mordre les lèvres.

-  Trêve de bagatelles, qu'est-ce que tu veux ?

-  En d'autres circonstances, j'aurais exigé un dîner en tête à tête. Malheureusement, j'ai d'autres soucis...

-  C'est louable d'entretenir de grandes espérances, mais il te faudra plus que ça pour espérer une place dans mon lit.

            … Et c'était précisément la chose à ne pas dire en la circonstance. Sunan se maudit avant même de finir sa phrase ; une lueur d'intérêt s'alluma dans le regard de Noboru.

-  Donc j'ai une chance ?

-  L'ambition excessive est un défaut.

            Il ne pouvait pas. Il ne pouvait tout simplement pas accepter d'être aussi attiré par quelqu'un, surtout quelqu'un d'aussi imbu de lui-même : c'était une question de principes. Céder à sa concupiscence, ce serait se dégrader, renoncer au fait que ce type l'exaspérait à un niveau fondamental, pire : récompenser son insolence !

-  Conneries ! insista Noboru. Je t'attire.

-  Oui.

            À nouveau, une délicieuse expression de surprise vint troubler les traits de Noboru. Sunan poursuivit avant qu'il puisse s'emporter :

-  Cependant, l'attirance est secondaire par rapport au reste. J'ai des devoirs, un maître à servir, et le Chat n'est qu'une épine dans le flanc du Rat...

            Il perçut l'étincelle sceptique qui plissait les yeux de son interlocuteur, finit par hausser les épaules.

-  Écoute, je suis extrêmement attiré par toi. C'est humiliant. Est-ce que tu accepterais de coucher avec quelqu'un juste parce que le désir te submerge à sa vue ?

-  Plutôt le contraire, reconnut Noboru.

             À son absence de sourire, Sunan sut que ses arguments avaient porté plus qu'il n'avait pensé : il s'attendait au moins à un plaidoyer, une objection, une pique supplémentaire. Que l'homme comprenne et, plus encore, respecte son choix le fit légèrement monter dans son estime – légèrement.

            Noboru se redressa, lui tendant courtoisement la main. Sunan hésita à l'envoyer à nouveau voler au sol, juste par principe, mais jugea finalement que ce serait excessif et accepta l'invitation.      Il y eut un court silence. Sunan vérifia l'ordonnance de sa coiffure et sourit amicalement.

-  Bref... Qu'est-ce qui me vaut le plaisir d'une visite du Chat ?

-  J'ai besoin d'un service, expliqua Noboru sans plus de détours.

            Il souriait toujours, mais la nervosité tendait visiblement ses traits.

-  Disons que le Dragon – l'Émissaire comme l'Immortel, je veux dire – m'en veulent. Fortement. J'ai besoin de quitter le territoire, mais je ne peux pas le faire tout seul.

            En cet instant, Sunan maudit la lignée du Chat comme il n'avait jamais maudit personne.

-  Le Dragon ? Comment est-ce que tu as réussi à te mettre le Dragon à dos ?

-  Est-ce que c'est vraiment important ?

-  Oui ! Tu es un sinistre crétin !

-  La malchance n'exclut pas l'intelligence, rétorqua Noboru d'un ton sec. C'est quelqu'un d'autre – un crétin, en effet – qui m'a trahi. Trêve de détails : le Rat a une dette envers moi. J'aimerais qu'il la paie. Faites-moi sortir d'Hǎilín.

-  Qu'est-ce qui te dit que j'en suis capable ?

            L'homme se fendit d'un haussement d'épaule fluide, suprêmement nonchalant, probablement répété devant un miroir.

-  Ça, c'est votre problème.

            Le pire était qu'il avait raison : Sunan était tenu d'accomplir au moins la tâche qu'on lui imposait. Bâcler était juste inconcevable. La parole du Rat était en jeu !

-  Je vais y réfléchir, grinça-t-il. Le Dragon est-il à ta poursuite active ? En ce moment ?

-  Oui. J'ai fui de justesse, mais je pense qu'il finira par lancer une fouille dans tes appartements.

-  Pas tant que je serais là. Ce serait avouer qu'il a un problème sur son propre territoire.

-  Mais tu devras bien partir dîner, visiter...

            C'était vrai. Sunan se pinça l'arcade de l'oreille, réfléchissant à la façon de dissimuler un type d'un mètre quatre-vingt-dix qui, même avec la meilleure volonté du monde, ne pourrait pas passer pour Kamon.

-  Est-ce que tu as des pouvoirs quelconques ?

-  J'ai quelques talents pour les arcanes et je suis plutôt agile, concéda Noboru.

-  Le Dragon le sait-il ?

-  Je ne penses pas.

-  Peux-tu te transformer ?

-  En chat ? Certainement, mais pas davantage.

            Sunan recommença à respirer. C'était déjà un début – insuffisant, certes, mais un début quand même. Un félin serait bien plus facile à cacher qu'un homme adulte.

-  Bon. Le Dragon m'invitera probablement à dîner... Je me charge de te trouver une cachette.

            Il ne put empêcher de sourire ; Noboru le contempla avec méfiance, les yeux plissés par la suspicion.

-  Quel genre de cachette ?

-  Tu vas détester, lui promit Sunan avec une joie non feinte.

 

***

 

            Ils dînèrent à vingt-deux heures. L’Émissaire du Dragon avait consenti à être présent, sans doute pour montrer à quel point il n'était pas en train de chercher un traître en ses terres ; Sunan s'y était attendu, et savourait énormément le calme factice de ses traits altiers. Le masque laissait plus qu'à désirer : Tai du Dragon était trop accoutumé à rugir ses rages régaliennes pour savoir les dissimuler.  Dommage ! Un port élégant et des colères mémorables ne palliaient pas à tout.

            Il y avait, évidemment, d'autres invités présents : moines, mages, ermites, esprits de passages, esprits et démons... L'Immortel, lui, dînait seul dans son temple, ce qui n'était pas plus mal. Sunan se sentait trop nerveux pour faire face à une entité aussi susceptible que le Dragon. Lui et le Tigre se partageaient les trois quarts des impairs diplomatiques de ces dix derniers siècles...

            D'où la situation tendue entre leurs deux pays, d'ailleurs ; de chaque côté, le Serpent et la Chèvre peinaient à régulier le caractère de leurs yang respectifs. Hah ! Le Rat et le Cochon, eux, honoraient véritablement leur rôle de garants de l'équilibre en maintenant leur contrée à l'écart des conflits et fonctionnaient réellement en harmonie. Une fois de plus, Sunan se sentit fier de son pays.

            De façon intéressante, Hui du Serpent était également présent au repas. Sunan passa une partie du repas à le questionner amicalement sur l'actualité d'Hǎilín mais n'obtint pas plus que des réponses aimables et creuses. Hui excellait à la courtoisie suave, lascive, teintée de lents sourires ; en temps normal, c'était délicieux, mais quand Sunan avait besoin d'informations, ce petit manège devenait extrêmement frustrant. En plus, son esprit de compétition l'obligeait à tenter d'être encore plus cordial que le Serpent, ce qui épuisait rapidement ses réserves de bienveillance.

-  Et la fille de ton maître ? s'enquit-il finalement.

-  Chun ?

            Le sourire de Hui était trop courtois pour être honnête. Le sujet semblait sensible. Avait-elle fugué ? Épousé n'importe qui ? Les enfants d'Immortels étaient trop rares pour vivre libres.

-  En pleine forme. Elle mène une vie de jeune fille moderne – peut-être un peu trop, mais tu connais les temps actuels...

-  Même chez nous, reconnut Sunan, il arrive que le peuple oublie l'importance des traditions ancestrales.

            Et pourquoi pas ? Le Tao invitait peut-être à la simplicité, mais il prêchait aussi de suivre l'évolution naturelle des choses. Sunan aimait les coupes audacieuses des vêtements modernes, les piercings, les teintures pour cheveux, les jeunes rebelles et les nouvelles habitudes. On ne pouvait pas s'enfermer dans un passé figé : il fallait bouger au gré du vent.

-  Regrettable, approuva Hui. J'ai une autre chose regrettable à formuler, malheureusement.

            Ses yeux reptiliens glissèrent vers le Dragon.

-  Dans mon extrême inconséquence, j'ai laissé échapper un esprit animal – un lapin – dans le temple de mon honoré collègue. J'ai peur d'être contraint à des fouilles régulières jusqu'à l'avoir retrouvé. Je te présente mes excuses les plus sincères...

            Habile. Très habile. L'ego du Dragon était épargné, les fouilles justifiées, et Sunan ne pouvait décemment pas refuser son aide.

-  C'est un plaisir d'avoir l'honneur de te rendre service, sourit-il.

 

***

 

            Les agents du Dragon étaient doués : Sunan ne put qu'admirer la dextérité et la méthode avec laquelle ils menèrent leurs fouilles. Ils ne trouvèrent rien, évidemment, mais leur insuccès était bien naturel – imputable à un défaut d'esprit plus que de talent : ils cherchaient dans le bâtiment... pas sur les rochers qui affleuraient à quelques dizaines de mètres des côtes. Noboru avait un peu blêmi quand Sunan lui avait expliqué où, exactement, il serait déposé par Kamon, mais il n'avait pas protesté. En même temps, signifier le moindre inconfort aurait sans doute blessé son orgueil et Sunan avait peut-être compté sur cette vanité-là.

            Quand s'était-il si vite compris avec un inconnu ? Jamais, sans doute. Il fallait qu'il se surveille. Trouver quelqu'un attirant et sympathique était la porte ouverte à n'importe quoi. Surtout quand l'intéressé était un ennemi naturel du Rat et, de plus, un individu extrêmement louche.

            Donc, il fallait ignorer le facteur sexuel et se concentrer sur les faits seuls. Le Chat ne pouvait pas passer la nuit sur des rochers à moitié submergés : il faudrait au moins qu'il passe la nuit au chaud, que Sunan se charge de lui fournir un peu de nourriture et – s'il fallait être honnête – qu'ils réfléchissent ensemble à la suite des opérations. Il avait encore deux jours avant son départ, que  Noboru ne pourrait pas passer accroché à des récifs. L'endurance nécessaire était excessive pour un homme ordinaire. Il fallait détourner l'attention et Sunan avait une idée sur la question, mais...

            Il y penserait plus tard. Les Sages ne décourageaient-ils pas d’élaborer un plan trop avant ? Donc il fit des choses constructives, comme travailler sa calligraphie et jouer au xiangqi avec Kamon. À minuit, son serviteur partit chercher Noboru et le lui ramena détrempé. La vision réchauffa le cœur de Sunan : il y avait peu de choses plus pathétiques qu'un chat mouillé.

-  Je te suggère une douche ! proposa le Servant avec entrain. Il ne faudrait pas que mes appartements sentent l'eau de mer.

            Il avait rarement vu un regard de reproche aussi sincèrement affligé. Le chat miaula tout bas et s'étira d'une manière étrange, ses membres semblant – non, ils s'allongeaient réellement, ses pattes se prolongeaient de doigts, son crâne se déformait...

            La métamorphose fut brève mais très laide. Finalement, Noboru se tint sur les dalles de marbre, ses habits trempés moulant son corps d'une façon à peine plus indécente que le sourire qui courbait ses lèvres pleines.

            Sunan se rappela qu'il respirait depuis l'instant de sa naissance, avait eu vingt-trois ans pour maîtriser le processus et n'avait donc aucune excuse pour en oublier soudain les bases.

-  J'ai droit à un pyjama ? demanda Noboru.

-  Dans tes rêves. Tu dormiras sous forme de chat ; ce sera plus facile à dissimuler.

-  Je ne peux adopter cette forme que douze heures d'affilées.

            Sunan commençait à percevoir la conclusion logique de la conversation, et celle-ci ne lui plaisait pas du tout. Il tenta une esquive sans conviction.

-  Tu peux dormir avec Kamon.

-  Si tu veux.

            Pardon ?

            Noboru sourit :

-  Si tu considères que je suis tout autant en sécurité avec lui, je te fais confiance.

            L'Émissaire du Rat se tâtait à l'étrangler d'avoir abandonné si vite (et, pire, de l'avoir poussé à espérer que ce ne serait pas le cas ! Bon sang !) quand Kamon, les Immortels le bénissent, sourit et leva les mains en signe de paix.

-  Je ne peux prétendre être aussi efficace que mon maître.

-  Je ne peux pas dormir par terre, donc je vous laisse vous départager...

-  Inutile, coupa Sunan. Tu dormiras avec moi si ça peut couper court à ces simagrées – et maintenant, vas prendre ta douche. Je suis supposé me lever tôt !

-  Entendu.

            Sunan n'aimait pas son sourire. Il aurait aimé l'étouffer avec sa main ou avec ses lèvres, mais il n'avait ni le temps ni l'occasion pour l'un ou l'autre. Peut-être un coup de coussin ?... Non. Dignité. Le Chat avait vraiment un mauvais effet sur sa santé mentale – ou avait-il toujours été aussi tordu ? Personne ne l'avait jamais provoqué à ce point, personne ne l'avait attiré à ce point.

            Il occupa l'éternité que mit Noboru à se doucher en jouant à nouveau au xiangqi contre Kamon ; son serviteur, au moins, eut le bon sens de perdre lamentablement. Lorsque le Chat sortit de la salle de bain, le magicien se leva :

-  Je vous laisse. Je suis à votre entière disposition si vous avez besoin de moi, maître.

            Le lâche. Ou l'homme raisonnable. Sunan ne pouvait décemment pas le blâmer, mais il se permit un peu de rancœur irrationnelle.

-  Bonne nuit, Kamon.

-  Vous de même, maître.

            Déjà attablé, Noboru faisait un sort à la collation que Sunan lui avait conservée. L'Émissaire du Rat le contempla manger en silence, s'efforçant de se concentrer sur la façon dont la nourriture déformait sa bouche plutôt que sur son physique en lui-même.

            Ou que sur le fait qu'ils allaient bientôt dormir ensemble.

            Définitivement pas sur le fait qu'ils allaient bientôt dormir ensemble.

            Plutôt que le Dragon, c'était lui qui allait assassiner ce type.

 

***

 

            Quand ils se couchèrent, l'odeur de Noboru envahit les narines et l'esprit de Sunan. Même sans parfum, le Chat dégageait une senteur particulière – mâle, musquée, teintée d'une acidité légère...

            L'étranger, heureusement, prit le soin de se rendre insupportable en tentant de s'arroger plus de la moitié du lit. Sunan le repoussa d'une tape sur l'épaule : le geste était peu digne, mais ils partageaient un lit ; s'accrocher au décorum d’un Émissaire n'avait plus grand sens.

-  Presse-toi contre le mur.

-  J'ai besoin d'espace pour dormir.

-  Tu as droit à un quart de l'espace.

-  Seulement ? rétorqua le Chat, indigné.

            Sunan ricana.

-  Je suis forcé de te sauver, pas te mettre à l'aise ; estime-toi heureux de ne pas dormir par terre.

-  Il me faut la place de respirer, tu sais ?

-  Ça t'apprendra à être grand.

-  Ce n'est pas ma faute, protesta Noboru. Tu prends le problème à l'envers ! Au lieu de pester contre ma taille, tu devrais l'apprécier, en profiter…

-  … Et me blottir contre toi ?

            Il pouvait sentir le sourire de Noboru, même dans la pénombre, même sans regarder.

-  Peut-être.

-  Que t’avais-je dit sur ce genre de proposition ?

-  C'était une proposition tout à fait amicale.

-  Ah oui ?

            Sunan ne pouvait pas plus résister au défi qu'il aurait pu désobéir à son Immortel : il agrippa un bras solide et s'installa confortablement comme le Chat – « blotti », aurait-on pu dire, si ce n'avait pas été l'apanage des bébés animaux ou des jeunes filles en fleurs.

-  Bonne nuit.

            Le souffle de Noboru caressa sa nuque. Sunan tressaillit.

-  Je ne suis pas sûr de pouvoir dormir comme ça, murmura l'étranger.

-  Je croyais que c'était une proposition amicale ?

            Ils ricanèrent en même temps.

-  Tu vois, argua Noboru, tu n'es pas sérieux.

-  Pas du tout ; si je ris, c'est parce que la voie de la vertu est remplie de joie.

            Leurs rires se mêlèrent à nouveau. À un moment où un autre, la main de Noboru avait glissé sur ses hanches.

-  Mais les textes sacrés n’enjoignent-ils pas l’homme à agir selon sa nature, et donc selon les désirs qui animent celle-ci ?

-  Sophisme ! Le but du Sage doit être l’ataraxie. Cette interprétation est... purement le fait des modernes... Arrête-moi ça.

            Les doigts de Noboru, à travers le tissu de sa robe de chambre, traçaient le contour de son flanc avec une lenteur significative. Sunan se retourna pour lui faire face, finissant avec le visage enfoui contre la gorge de l'étranger. Il inspira profondément l'odeur de sa peau et de sa douche récente, fermant les yeux pour savourer la sensation. La respiration de Noboru s'altéra, sa main s'immobilisant brièvement.

-  Je suis à peu près certain que la Tradition réprouve les caresses dans le cou, signala l'homme.

-  Je n'ai rien caressé.

-  Et ton souffle ?

-  Le souffle est l'expression du principe vital. Je signifie seulement mon affection en te mettant en contact avec la part éphémère de mon essence.

            Noboru rit, ses pectoraux tressaillant sous les doigts de l'Émissaire.

-  Je pensais t'insupporter ?

-  Ataraxie, te dis-je. Le sage est au-delà de l'irritation.

-  Tu es trop vertueux pour ton propre bien.

            Il sourit contre la peau dorée de l'étranger, effleura sa peau des lèvres juste pour le sentir s'immobiliser.

-  C'est tout moi, oui.

 

***

 

-  Vous avez l'air en pleine forme, maître.

            Sunan se détourna du miroir pour adresser un regard froid à Kamon. Sentant qu'il avait outrepassé une limite, le magicien baissa la tête.

-  Pardon. Le Serpent se proposait de vous faire visiter la ville, maître.

-  Transmets-lui que ce sera avec plaisir. Ils profiteront probablement de notre absence pour fouiller le coin plus en profondeur. Où as-tu déposé Noboru ?

-  Sur un rebord de falaise. Il devrait être assez petit pour ne pas se faire remarquer.

-  Parfait.

-  Cependant, il m'a semblé… Je pense qu'ils ont commencé à surveiller les airs, maître. J'ai compté au moins deux yaoguai ailés qui volaient près des côtes. Je ne pense pas qu'ils m'aient repéré, mais ce soir sera plus compliqué.

            Sunan grogna, achevant en quelques coups de peigne de discipliner sa chevelure.

-  Je m'y attendais. J'essaierai de trouver une autre solution.

            Il avait compté réfléchir au problème à l'aube, avant que son propre serviteur le lui signale, mais Noboru avait été incapable de le laisser dormir… Ou, pour être honnête, ils n'avaient pas réussi à se taire. S'ils n'avaient rien fait d'indécent – hah ! La volonté d'un Émissaire n'était pas si faible –, ils s'étaient quand même endormis à une heure qu'aurait désapprouvée la sagesse des anciens.

            L'homme était vraiment, vraiment excessivement sympathique. Sunan sentait le danger – non, il avait le nez en plein dans le danger, il gambadait dans le danger, il se roulait dans le danger. Ce soir, Noboru dormirait par terre ou, au moins, lui fournirait quelques explications sur ses ennuis avec le Dragon.

            La journée lui sembla interminable. A nouveau, Hui du Serpent s'avéra exaspérant de courtoisie, de suavité et de prévenance ; ils luttèrent de politesse, s'achetèrent chacun un bijou précieux, discutèrent de poésie et d'harmonie et du chaos navrant de la vie moderne. Le fameux lapin – hélas ! –, n'avait pas été retrouvé.

            Au retour, ils dînèrent à nouveau avec l'Émissaire du Dragon. Sunan débattit de théologie avec une délégation de moines insulaires et eut le plaisir d'avoir raison – évidemment ; il avait beau être étranger, il demeurait le Servant d'un Immortel.

            Au soir, Kamon tarda à lui ramener Noboru.

            Sunan resta calme. Il commença la calligraphie du poème que lui avait récité l'un des convives au dîner ; il admira la mer ; il ferma les yeux et s'absorba dans son lien privilégié avec l'univers, mesurant son souffle et ses pensées. La nuit tomba ; la lune illumina la mer, se reflétant en mille reflets tremblants, et les murs verts du temple se teintaient d'ocre à la lueur des torches.

            Après une putain d'éternité, Kamon consentit enfin à atterrir sur le balcon de jade.

-  Qu'est-ce que vous faisiez ? Je vous ai attendu pendant des heures !

            Le sorcier s'ébroua et reprit forme humaine, ses plumes s'évanouissant en petits fragments de lumière blanche.

-  Je vous avais dit que ce serait difficile, maître. Si vous saviez les trésors d'ingéniosité que j'ai dû déployer pour éviter leur surveillance…

            Noboru ne semblait pas vouloir quitter sa forme animale. Affalé contre la rambarde sculptée, il fixait Sunan avec ce regard particulier des prédateurs qui n'admettent pas leur faiblesse.

-  Qu'est-ce qu'il a ?

            Kamon haussa les épaules.

-  Peu de gens ont mes dons pour la transformation, maître. En plus de l'immobilité requise par sa cachette… Il doit être épuisé.

            L'étranger frémit violemment, le geste bientôt prolongé d'un allongement de son corps, de la torsion des os, de la mouvance un peu contre-nature de la chair en pleine métamorphose. Bientôt, ce fut l'amande familière de ses yeux humain qui fixa l'Émissaire, la fatigue gravée sur ses traits accusés comme les reliefs de l'eau sur le flanc d'une montagne.

-  Je ne suis pas fatigué.

            Il se redressa, tout en jambe et en longueur languide. Il faisait bien illusion, Sunan devait le lui reconnaître ; une fois redressé et recomposé, il fallait l’œil d'un menteur pour déceler la lassitude qui pesait sur ses muscles. Ils auraient pu commencer immédiatement à se quereller sur le sujet, mais le Rat préféra la trêve. Il n'avait pas envie de se disputer devant Kamon ; ça nuisait à sa dignité.

-  Parfait ! Va prendre ta douche.

            L'étranger sourit, satisfait, et se dirigea vers la salle de bain avec un balancement de hanche qui n'aurait pas dû attirer l’œil de Sunan.

-  Il est épuisé, dit Kamon.

-  Je ne suis pas aveugle, rétorqua l’Émissaire en passant au salon.

            Il prit le fauteuil le plus confortable, s'enfonçant dans les coussins avec une violence vengeresse. Très bien. Parfait. Il recommençait à détester Noboru. Ce n'était pas seulement Sunan que cette affaire mettait en danger : s'il se faisait prendre, son Immortel aurait des explications à fournir auprès du Dragon… Le type d'explications que pouvait attendre le tempérament le plus orgueilleux et belliqueux de la Roue Terrestre.

            Ce qui n'était vraiment pas le moment. Le contexte politique était déjà assez tendu sans que les garants de l'Harmonie en viennent au conflit… Bien évidemment, ça n'irait pas jusqu'à la guerre, ça ne pourrait pas aller jusqu'à la guerre : nul n’enfreindrait à ce point les commandements du Tao, non ? Mais le Dragon pouvait avoir recours à des vengeances plus subtiles et éminemment désagréables.

-  As-tu pensé à demain ?

-  Oui.

            « Demain » n'était pas non plus une perspective plaisante. Le Dragon n'allait pas renoncer si facilement et Sunan n'avait qu'une seule option, loin de lui plaire.

-  Combien de temps tes sorts de métamorphose durent-ils ?

-  De… ? Pour autrui, du coucher au lever du soleil ou inversement. Mais les Émissaires peuvent, avec un peu d'attention, sentir les changements de nature… Si j'en fais un meuble ou un autre animal, il pourrait être identifié comme tel.

-  Pas s'il est sur moi : ma présence effacera la sienne.

            Kamon hocha la tête après un instant de silence.

-  Effectivement, maître. Un rat, j'imagine ?

-  Tu es vif d'esprit.

            Ce qui le navrait d'autant plus. Il appréciait son serviteur, mais ils étaient tous les deux conscients qu'il ne pouvait pas le laisser vivre avec un tel secret sur la conscience. Kamon en savait trop ; Sunan n'avait que deux choix, le nommer à un haut poste ou le tuer. Il pouvait, par faiblesse, envisager la première solution, mais son maître préférerait la deuxième. Le Chat leur avait causé assez de soucis sans qu'ils prennent plus de risques. Quoiqu’il fasse, il perdait un serviteur compétent et sympathique.

            L'avantage de toute cette situation, songea-t-il avec une ironie désabusée, c'est qu'elle lui permettrait d'établir un nouvel étalon à son échelle des situations insupportables.

-  Tu transformeras Noboru en rat dès l'aube. Je le garderai jusqu'au soir… C'est puvlus risqué que ce que j'aimerais, mais nous avons établi qu'ils n'iront pas jusqu'à le fouiller.

-  Ils pourraient en venir là au moment de notre départ, surtout s'ils sont désespérés.

-  Je sais. Et c'est là que tu interviens à nouveau.

            Le sorcier le contempla patiemment, attendant des explications supplémentaires.

-  Un mortel transformé en autre mortel ne devrait pas attirer leur attention, surtout si leur surveillance se relâche. L'altération, dans le grand ordre des choses, est insignifiante.

-  Si leur surveillance se relâche… ?

-  Je voudrais que tu leur fournisses un cadavre.

            Kamon haussa le sourcil, visiblement à mi-chemin entre la perplexité et l'angoisse.

-  Si je meurs, je ne garderai pas son apparence.

-  Je sais. Je pensais plutôt à organiser une chute dramatique des falaises, quelque chose du genre – il suffit qu'il te voie, puis aperçoive ce qui ressemblera à un corps mutilé s'abîmant dans les eaux…

            Le sorcier sourit nerveusement :

-  Tu as une confiance flatteuse en mes capacités.

-  Ai-je tort ?

-  Non. Bien sûr que non.

-  Tu n'es pas celui qu'ils cherchent et le Dragon est trop prétentieux pour avoir cherché à retenir les traits d'un serviteur. Je sais que tu pourras t'en tirer… Et tu seras richement récompensé à ton retour.

-  Bien sûr.

            Ils savaient tous deux à quel point ils mentaient et Sunan, brièvement, en fut attristé. Sans les circonstances, sans leurs statuts respectifs… Mais la nation et l'Harmonie prévalaient. Et le bien des deux passait par la volonté du Rat.

-  Veux-tu jouer aux xiangqi ?

            Kamon acquiesça sans un mot. Il jouait très mal, ce soir-là, mais Sunan le laissa gagner deux parties.

            Noboru sortit de la douche après vingt interminables minutes – avait-il cherché à se laver ou à se purifier de ses pêchés ? En tout cas, la fatigue alourdissait toujours la souplesse étudiée de ses gestes, ce qui était bien fait.

-  Pardon pour le délai, s'excusa l'étranger sans remord.

-  Il était temps. Kamon va te transformer en rat.

            L'étranger cligna des yeux, puis les regarda fixement.

-  Euh ?

            L'image de sa surprise était tout simplement délicieuse. Sunan la savoura avant de reprendre :

-  S'ils décident de laisser une fouille nocturne, tu seras plus aisé à cacher.

-  Mais… Un rat ?

-  Cela te pose problème ?

-  Ma famille a été dépouillée par le Rat !

            L'argument prit Sunan de court. Il n'avait pas attendu cette véhémence ou cette rancune... Noboru avait montré une telle décontraction et un tel hédonisme qu'il n'avait pas pensé… C'était idiot, évidemment. Depuis quand se laissait-il prendre aux masques d'autrui ? L'étranger le rendait stupide !

-  Si tu as d'autres idées de petites créatures… rétorqua-t-il de son ton le plus ironiques. Les insectes sont à exclure et il faut que Kamon aie les ingrédients nécessaires.

            Le Chat se mordit la lèvre, visiblement en pleine réflexion. Sunan allait lui faire une remarque sur sa lenteur quand il reprit la parole :

-  Un furet. Les furets sont petits, non ? Ou un lézard.

-  Les furets empestent. Kamon ?

-  J'ai des écailles de lézard, maître. Je me charge du rituel.

            Pourquoi avait-il accepté l'objection du Chat ? Il était trop tard, maintenant, pour se dédire, alors que l'autre montrait un mépris offensant envers le Rat ! Les circonstances l’avaient distrait... Et il avait été bêtement fasciné par le sérieux inusuel de l'étranger. Sentant sans doute qu’il en avait trop montré, Noboru tenta de plaisanter :

-  Je veux bien être un lézard, mais j'aurais préféré avoir des mains cette nuit…

-  La ferme. Kamon, le sort est-il prêt ?

            Noboru dut sentir qu'il évoluait en terrain sensible ; en tout cas, il s'abstint de protester.

-  Il faudra que je refasse quelques calculs… Mais je serai rapide, assura le sorcier d'un ton prudent.

-  Parfait. J'attends.

            Kamon passa dans le bureau attenant. Sunan s'enfonça plus profondément dans son fauteuil, cherchant un peu de réconfort dans la soie et le confort moelleux qui l'entouraient. Noboru le fixa.

-  Je t’ai offensé ?

-  A ton avis ?

            L'homme haussa les épaules. Le mouvement était fluide, élégant, animait sa silhouette languide de – nfddkjslmsd.

-  Je n'étais pas ravi de devoir faire appel aux services du Rat, sans vouloir t'offenser. Je n'irai pas prétendre que mon honneur souffre – je laisse ça à d'autres –, mais on m'a toujours présenté ton Immortel comme un individu méchant, fourbe et sans scrupule.

-  Qui ?

-  Mes parents.

-  Et ce sont eux qui t'ont envoyé ici ?

            Noboru redressa la tête puis, dans le même mouvement, se laissa tomber sur le sol dallé.

-  Je préfère ne pas parler de mes commanditaires.

-  Je me fous de tes préférences !

            Sunan aurait préféré éviter la vulgarité, bien sûr, ça nuisait à son image de calme et de contrôle, mais la sécheresse de son ton parvint à tirer une grimace au Chat et c'était extrêmement satisfaisant.

-  Je risque mon serviteur préféré pour toi, tu le sais ? Ou plutôt, je sais que je vais le perdre, soit qu'il meure soit qu'il fuie. Cela pour que tu insultes mon Immortel et moi, que tu sous-entendes que ma compagnie t'est insupportable ! Alors que, en plus, c'est toi qui me harcèles de propos indécents !

            Crier sur Noboru était absolument délicieux, la colère et l'angoisse sortant plus libres à chaque souffle sans altérer sa voix – non, il maîtrisait la situation, naviguait sur sa rage comme d'autres dans leurs navires : c'était une alliée et non une perdition.

-  Et tu tentes de me faire le coup de la vertu outragée ? Le Chat aurait fait la même chose au Rat s'il avait pu ! C'était une tromperie de bonne guerre – les Immortels Célestes l'ont confirmé en maintenant le Rat dans ses fonctions ! Ils ne l'ont châtié que pour maintenir un verni de respectabilité que tu as le culot de critiquer alors que tu n'es qu'un ingrat lascif et impoli !

-  Je suis désolé.

-  Je me f-moque de tes excuses !

            Noboru accusa le coup avant de se redresser. Sunan se tut brièvement, perturbé par la façon qu'avait le Chat de paraître si grand quand il était debout.

-  Je suis vraiment désolé, Sunan. J'ai été un rustre.

-  Tu es un rustre !

-  Je suis un rustre, reconnut l'homme sans hésitation. Je n'ai pas réfléchi à tes sentiments et je ne savais pas que Kamon courait ce genre de risque... Je ne veux pas t'offenser. Vraiment.

-  Alors que tu me dragues comme si j'étais un simple mortel ?

            À nouveau, ce haussement d'épaule !… Comment faisait-il ? Même par-delà l'habitude et l'exaspération, la luxure mordait Sunan à la gorge.

-  Il fallait bien que je te signale que je voulais coucher avec toi.

-  Avec un Émissaire !

-  Qui ne tente rien n'a rien, non ?

-  C'est comme ça que tu me considère ? Un prix bonus ?

-  Mais non ! Je veux vraiment coucher avec toi !

            La rustrerie de l'étranger était si sincère et si innocente que Sunan s'en trouva un instant décontenancé ; Noboru pressa son avantage, prenant l'une de ses mains entre les siennes avant de poursuivre :

-  Sérieusement : tu es le type le plus beau que j'aie jamais vu. Comment veux-tu que je ne tente pas le coup ?

            Sunan rit malgré lui.

-  Crois-tu vraiment à ce genre de compliments éculés ? Je suis Émissaire, pas adolescent.

-  C'était juste un résumé pour te donner envie d'entendre la suite.

            Il était très conscient de la manière dont les mains de Noboru entouraient la sienne, chaudes et pressantes… Il garda son sourire ironique, fixant le Chat droit dans les yeux.

-  Vendu. Dis-moi la suite.

            Le sourire de l'étranger s'élargit, courbant ses lèvres pleines ; une lueur amusée dansa dans ses iris noirs, illumina ses traits ciselés.

-  La première chose que j'ai vue, ce sont tes yeux..

            Si Kamon termina ses préparatifs dans la soirée, ce qui était probable, il eut le bon goût de ne pas le signaler.

 

***

 

            La bouche de Noboru avait exactement le goût que Sunan imaginait. Les mains de l'étranger se perdirent dans ses cheveux et sur sa nuque, l'homme se laissant tirer à la hauteur de l'Émissaire sans protester. Il mordit ses lèvres souriantes, goûta à la douceur de sa langue contre la sienne, se perdit dans la chaleur de l'instant et des sensations – depuis le temps, depuis l'éternité…

            Noboru l'attira à lui, le serra contre lui, prolongeant le baiser en brefs échanges, leurs souffles s'effleurant un instant avant leurs lèvres ; un jeu, un plaisir, le moment savouré comme un trésor rare, épargné. Son parfum portait la trace de son désir, musc et soif mêlées, confondus au feu qui coulait dans ses veines aussi naturellement qu'une rivière en son lit.

            Sunan retraça des mains le visage de Noboru, dessina la courbe de ses pommettes et la douceur de ses lèvres, l'angle dur de ses mâchoires, les reliefs de sa nuque. Il avait trop attendu pour ne pas vouloir immortaliser l'instant, pour ne pas défaire la ceinture du Chat sitôt que leurs corps se séparèrent.

            Noboru rit sous cape et s'agenouilla, embrassant la paume de sa main avant de lui donner un coup de langue. Un frisson parcourut Sunan, ses pensées paralysées par le désir.

-  Laisse-moi m'en occuper.

-  Mm.

            Les doigts fins du Chat défirent les attaches de sa veste et de sa chemise. Des lèvres douces se posèrent sur son torse, son ventre, chaque contact électrique et trop intense, dessinant un chemin de baisers vers son pantalon... Sunan revint de justesse à ses esprits, crispant une main dans les cheveux longs de l'étranger.

-  Pas ici... Kamon. La chambre.

            Noboru se redressa et se détourna ; l'Émissaire le retint, levant le poignet de l'étranger jusqu'à ses lèvres, soufflant sur la peau sensible de l'intérieur de son bras avant de le mordre presque jusqu'à la douleur. L'homme haleta, le fixant avec une intensité nouvelle.

-  Porte-moi.

            Noboru ne tenta même pas de protester, visiblement vide de mots, et s'exécuta. Sunan embrassa la courbe tendue de ses muscles, suçota sa gorge et le sentit frémir.

-  Si j'avais su que tu devenais aussi obéissant…

            Noboru lâcha un rire qu'il avait sans doute voulu plus naturel. Le savoir aussi affecté que lui était un délicieux réconfort.

-  Question d'atmosphère…

            En quelques pas, ils parvinrent à la chambre. Noboru le déposa sur le lit avec un respect exagéré avant de fermer la porte, ravivant les lampes avant de le rejoindre sur les draps de soie. Sunan l'agrippa et l'embrassa avant d'avoir le temps de changer d'avis. Il ouvrit la veste de l'étranger et la fit lentement glisser le long de ses bras. Le geste exposait d'autant plus la saillance de ses pectoraux, la courbe de ses épaules… Noboru se libéra et le poussa contre les draps, embrassant ses lèvres et sa gorge.

            L'étranger était grand, assez pour que la différence de taille soit sensible. Son corps pressa contre celui de Sunan, ses muscles fermes sous les mains de l'Émissaire.

            Il avait envie de le mordre. Il avait envie de l'embrasser. Il avait envie de s'emplir de sa présence, de son odeur, de son contact et sa chaleur. Noboru lui mordilla la lèvre et il frémit de désir, crispant les ongles dans les épaules de l'autre homme.

-  Tu comptes... te limiter aux chastes baisers ?

            Il espérait avoir sonné plus moqueur qu'haletant. Noboru eut à nouveau ce petit rire essoufflé qui n'aurait pas dû sonner aussi sensuel et lui suçota la gorge,

-  Je suis à ta disposition.

-  Prouve-le.

            Visiblement, l'étranger n'avait attendu que cet encouragement. A nouveau, sa bouche descendit le long du torse de Sunan, ses mains accompagnant le mouvement de caresses légères, attentives, s'attardant sur l'intérieur sensible de ses bras et la peau vulnérable de ses flancs... L'Émissaire ferma les yeux, frémissant de plaisir sans pouvoir s'en empêcher. La vue était inutile quand l'odeur de chair et de sexe envahissait son esprit, quand la caresse des lèvres et de la langue de Noboru accaparaient ses sens – lente, progressive, mesurant ses effets à mesure que les tremblements de plaisir de Sunan gagnaient en intensité et que sa voix lui échappait petit à petit.

-  Grouille.

            La vulgarité n'était pas volontaire, un peu honteuse, mais il était trop tard pour se soucier d'honneur. Noboru sourit contre son ventre, accordant un petit coup de langue à son nombril avant de défaire sa ceinture.

-  Je peux ?

-  S'il est des questions idiotes...

            L'étranger sut comprendre le message et débarrassa Sunan de son pantalon sans plus de lenteurs. Des mains chaudes, trop habiles caressèrent ses cuisses avant de remonter très, trop doucement le long de ses jambes – effleurant à peine la peau, glissant vers l'intérieur de ses genoux, poursuivant vers ses hanches. Sunan étouffa les bruits qui voulaient lui échapper, crispant les mains sur le couvre-lit comme s'il avait pu les empêcher de trembler.

-  Noboru !

            Ce n'était pas une supplication, c'était un ordre, et Noboru le suivit, les Cieux soient loués, la chaleur de son souffle effleurant l'érection de Sunan une demi-seconde avant que sa bouche ne l'entoure enfin.

            Il trembla, d'accord, mais il ne cria pas, et c'était déjà une petite victoire pour son orgueil.

            L'étranger était aussi bon amant que poète – expérimenté et honnêtement hédoniste, approfondissant petit à petit ses gestes, savourant l'instant avec un plaisir évident. Ses mains prolongèrent la caresse de ses lèvres, les pressions de sa langue et de sa gorge se faisant plus insistantes. Deux minutes suffirent à Sunan pour perdre contrôle de sa voix, ses halètements frémissants se muant en ordres, en gémissements, puis en cris à moitié inarticulés à chaque élan de plaisir. Les sensations crurent en intensité, la jouissance frôlant la douleur comme ses nerfs surchargés hurlaient leur besoin – il ne criait pas, il ne criait pas, il ne criait pas – les dents de Noboru effleurèrent son érection, ses ongles frôlant sa peau humide de salive avant une dernière pression de ses doigts…

            L'orgasme frappa Sunan comme une illumination, le monde éclatant autour de lui en un seul éclat de plaisir. Il se sentit se cabrer, sentit les lèvres de Noboru se poser sur son ventre…

            Après un instant, l'Émissaire se sentit à nouveau capable de bouger. Sa respiration s'était apaisée, à peine haletante. Il croisa le regard de Noboru ; le Chat se tenait à moitié assis sur ses genoux, immense et languide, les joues empourprées et les iris dilatés. L'évidence de son désir creusa une soif nouvelle dans les veines de Sunan. Qu'était-il devenu, un adolescent en manque ?

-  Tu as avalé ?

            L'étranger haussa les épaules, le geste soulignant la courbe fluide de ses muscles.

-  Pas de mouchoir sous la main.

-  Répugnant, jugea Sunan.

            Il l'attira à lui pour suçoter sa gorge, le poussant à son tour contre les draps. Le goût de la peau de Noboru, aussi, correspondait à son imagination – âpre, charnelle, faisant écho à la fragrance animale de son partenaire.

            Il avait envie de l'embrasser, le mordre, le prendre, le sentir en lui – autour de lui, muer ce sourire satisfait en grimace de plaisir, l'insulter et le louer et l'embrasser encore, oublier la tension et la culpabilité, la peur et le regret…

            Quelle chance.

            L'occasion était justement idéale.

 

***

 

            Kamon les réveilla à l'aube. Le sorcier était pâle, cerné, sa voix plate ; Sunan avait connu meilleur début de journée qu'une dose généreuse de culpabilité.

-  Merci de n'avoir pas dérangé.

-  C'est tout naturel, maître.

            Pourquoi l'avait-il emmené ? Il aurait dû prendre Kanya, avec ses airs de sainte en devenir, ou Somporn, qui suivait le Tao comme d'autres collectionnaient les clochettes. Eux auraient été sacrifiables sans regrets. Moralité : en voyage, ne prendre que de mauvais compagnons.

-  Que fait-on ? s'enquit Noboru avec curiosité.

            Oh. C'était vrai. Sunan avait oublié de le prévenir.

-  Tu seras transformé en Kamon. Lui prendra ta forme et s'arrangera pour faire croire à ta mort afin de détourner l'attention du Dragon.

            Le regard du Chat se fixa droit sur Kamon, qui lui décocha un sourire tendu.

-  … Désolé, dit l'étranger d'une voix sobre. J'aime trop vivre pour retirer ma demande d'aide.

            Le sorcier haussa les épaules.

-  Excuses acceptées. J'aurais fait pareil.

            Sans doute, et restait la possibilité qu'il les trahisse auprès du Dragon pour sauver sa peau – mais c'était peu vraisemblable. Kamon avait plutôt avantage à fuir, en suivant ou non les ordres de Sunan : le Servant du Rat n'était pas en position de vérifier et il serait, dans tous les cas, considéré comme mort. S'il trahissait ouvertement, par contre, ce seraient toutes les ressources des Immortels de Sāmakkhī Anan qui se chargeraient de lui faire payer sa défection...

            Ils verraient bien, n'est-ce pas ? Sunan se leva, rompant le silence pesant qui régnait.

-  Je vous laisse faire le rituel. Je vais prendre ma douche.

            Il revint vers la fin de la cérémonie ; Noboru, agenouillé face à Kamon, achevait de verser son sang sur une mèche de cheveux blancs. La distorsion entraînée par la métamorphose l'effleura un instant, le Tao détourné de son cours naturel – puis la trame des choses s'adapta, ne laissant plus qu'une sensation à peine plus perceptible qu'un gravier dans un champs de fleurs.

            Deux Kamon se tenaient face à lui, différenciés seulement par leurs vêtements. Sunan les laissa se changer, attendant poliment qu'on lui crie de rentrer dans la chambre.

            La métamorphose était confondante, encore moins sensible qu'il l'avait craint : l'original ne se repérait qu'à sa nervosité. Sunan lui aurait accordé quelques mots de réconfort si ce n’avait été insultant. On ne tapotait pas le dos de l'homme qu'on envoyait à la mort.

-  Tu es débrouillard, dit-il simplement.

-  Merci, Sunan.

            Il ne sut pas pourquoi Kamon l'avait appelé par son prénom à ce moment-là ; un défi, un adieu, une insulte ? Mais il ne répondit pas. Le sorcier étendit les bras, qui se firent ailes ; son visage s'allongea, se prolongea d'un bec, son corps s'allongeant en un trait blanc, élégant…

            L'oiseau hongsa s'envola en quelques coups d'ailes puissantes, une silhouette svelte contre le bleu d'orage du ciel. Sunan le regarda s'éloigner avant de se détourner vers Noboru, chassant les pensées inutiles qui tentaient de l'importuner.

-  Bien. J'ai rendez-vous avec l'Immortel du Dragon en début d'après-midi. Tu m'attendras dans nos appartements. Évite de parler : Kamon avait l'accent sāmakkhīn.

-  Ça ne posera pas problème, rétorqua l'homme dans un parfait sāmakkhīn.

            Sunan en resta muet avant de se ressaisir.

-  … Tu étais espion, n'est-ce pas ?

            Noboru lui renvoya son regard, imperturbable. Même les traits de Kamon n'arrivaient pas à déguiser la nature véritable du Chat, la courbe particulière de son sourire, l'étincelle de son regard ; en fait, ils ne faisaient que rendre plus évident le fait que l'homme était une petite ordure opportuniste.

-  Je ne peux ni confirmer ni infirmer.

-  Je prendrais ça pour un oui.

            Le Chat inclina les épaules en signe de reddition :

-  … J'ai été envoyé… m'enquérir, disons, des activités du Dragon sans l'importuner de mes questions. Un imbécile m'a fait découvrir.

-  Qui t'a envoyé ?

-  Je sais ce que je te dois, Sunan, mais… Tu m'en demandes un peu trop.

            L'Émissaire retint son irritation. Plus que le refus, qu'il avait attendu – qu'est-ce que tout le monde avait à l'appeler par son prénom, aujourd'hui ? De toute façon, le nom de Noboru était clairement d'origine kûgakoise ! Ses commanditaires ne pouvaient être que le Lièvre, le Singe ou leur espèce de roi de pacotille.

-  Bien. Restons-en là, alors.

            Semblant sentir son irritation, le Chat lui tapota l'épaule, ce qui faisait étrange vu son apparence de subordonné, et sourit faiblement.

-   J'aimerais bien tester le xiangqi. Kamon m'a dit qu'il gagnait toujours contre toi.

            C'était à ce genre de petites perfidies qu'il avait su, dès leur première rencontre, que le sorcier serait son serviteur préféré.

 

***

 

            Sunan revint tremblant de la rencontre avec l'Immortelle Dragon.

            Il détestait rencontrer les Immortels. Non, il aimait rencontrer son Immortel, l'incarnation même de la posture spirituelle qu'il suivait et honorait, et il tolérait le Cochon, dont la bonté généreuse le mettait vite à l'aise, mais il haïssait voir les autres. Le Rat était une prolongation de lui-même ; les autres Immortels étaient… des Immortels. Le Tao les avait élus, transformés, menés un pas plus loin qu'un homme ordinaire ; face à eux, il se sentait inférieur et il détestait ça. De tout le Cercle terrestre, en plus, le Dragon et le Tigre étaient sans doute les pires prétentieux asociaux : converser avec eux, c'était parler à un pan d'univers incarné et hostile.

            Mais il était calme. L’humilité comptait parmi les vertus du Sage ; en temps qu'Émissaire, Sunan était plus proche du Tao qu'un simple mortel, donc il vivait ce sentiment d’infériorité comme une occasion idéale d’éprouver son ataxie et en plus, mieux valait être Émissaire du Rat qu'Immortel du Dragon.

            Il était serein. Il avait parfaitement caché sa colère à chaque mot méprisant, acquiescé en souriant aux énormités que proférait la bouche dédaigneuse de l'Immortelle.

            Pour l'Harmonie universelle. Compromis. L'honneur du Dragon ne peut se résoudre à moins.

            L'entente internationale n'avait jamais été si faible et le Dragon restait persuadée que satisfaire ses caprices restaurerait l'ordre et la sérénité. Le Tigre, au moins, avait l'honnêteté de reconnaître son égoïsme : le Dragon, elle, était le pêcheur qui, au milieu de la tempête, tente de convaincre ses compagnons que les dieux s'apaiseront s'ils pêchent un poisson et le pire était que, dans la situation présente, les autres Immortels devaient être raisonnable à sa place d'imbécile.

            Vivement qu'il quitte cette île minable. Vivement qu'il pose le pied sur sa terre natale de Sāmakkhī Anan où la vie était douce, l'air pur, la température convenable et les gens sains.

            Vivement qu'il sache si, ou non, la transformation de Noboru avait été éventée.

-  Ça ne s'est pas bien passé, devina l'étranger en le voyant revenir. Ça ira ?

-  En quoi cela te regarde-t-il ? Je pensais que tu détestais le Rat et ses séides.

-  Le Rat en lui-même, corrigea l'imbécile avec un sérieux confondant. Je ne déteste pas son Émissaire.

-  Tu es bien bon.

-  J'apprécie son Émissaire. Je ne suis pas désolé d'avoir importuné son Émissaire, parce que je veux vivre, mais je suis navré de lui avoir fait du tort.

            Pris au dépourvu par ce sérieux inattendu, Sunan hésita avant de détourner les yeux. C’était lâche, d’accord, mais... il ne savait pas quoi faire d’autre, pour le moment.

-  ... Excuses acceptées... Nous partons dans deux heures.

-  Encore une partie de xiangqi ?

-  Je sature.

-  Tu veux que je te récite des poèmes ?

            La suggestion du Chat réveilla des souvenirs coupables de la veille et de l’élégie que lui avait dédiée Noboru. Même en hǎilínois, l’éloquence de l’étranger témoignait d’un poète-né. Quel dommage qu’il soit espion !

-  Je vais plutôt méditer.

-  J’ai des odes au Tao.

-  Sérieusement ?... Tu en connais en sāmakkhīn ?

            Le Chat sourit d'un air si suffisant que Sunan ne sut pas s'il avait envie de le frapper ou l'embrasser.

-  Je connais quelques centaines de poèmes et je traduis les miens.

-  Je serai un critique de mauvaise foi. Je soulignerais toutes les fautes de styles et les maladresses de traductions.

-  Je n’en aurai que plus de gloire à te convaincre, rétorqua Noboru.

            Malgré la tension et le regret, Sunan ne put retenir un sourire.

-  Fais-moi écouter ça.

 

***

 

            Le trajet de retour se faisait en bateau ; Tai du Dragon ne s'abaissa pas à les raccompagner mais Hui les escorta, au grand dam de Sunan. Était-ce normal que le Serpent n'accorde aucun regard à « Kamon » ? Il n'y avait pas fait attention, avant…

-  Merci pour votre visite… J'espère que le Dragon n'a pas été trop maladroit. Nous ne souhaitons que l'Harmonie de nos contrées.

            Sunan sourit aimablement. Il se sentait si crispé qu'il était à deux doigts de trembler, la voiture où ils avaient pris place l'étouffait à moitié avec son odeur de plastique et de carburant, la température était tout simplement obscène et il n'avait eu aucune nouvelle d'un quelconque chaos qui aurait signalé que Kamon avait suivi ses ordres.

-  Le Rat connaît le tempérament du Dragon.

            L'ambiguïté de la formulation ne sembla pas échapper à Hui, qui laissa transparaître une légère surprise avant de se rappeler qu'une absence de sourire signifierait la négation de sa nature même.

-  La fierté du Dragon est une qualité comme un défaut, reconnut-il aimablement. Cela dit, le plaisir de ta compagnie est toujours inégalé… N'hésite pas à repasser à l'occasion.

            Était-ce un sous-entendu ? Attendaient-ils l'arrivée au port même pour retenir Noboru ? Sunan hocha la tête :

-  Ce sera un plaisir pour moi également. Hǎilín est une contrée magnifique… J'espère, à l'occasion, pouvoir admirer vos côtes encore sauvages.

-  Ce sera un honneur d'organiser une visite, sourit Hui.

            Devait-il s'enquérir du « lapin » recherché ? Ou aurait-il l'air trop empressé ? Dans le doute, il préféra s'abstenir.

-  As-tu des îles de prédilections ?

-  Hǎn, où réside mon Immortel.

            Évidemment. Même Sunan ne pouvait s'empêcher de préférer les montagnes vallonnées, baignées de froid et de lumières, où le Rat renaissait à chaque incarnation ; il était lié à la terre et aux affiliations de son Immortel comme la fleur à son buisson.

-  Parle-m'en un peu, sourit-il.

            Hui n'était pas Noboru, et son éloquence s'exprimait mieux dans la courtoisie qu'en matière de description. Sunan l'écouta cependant avec une rare attention, s'enquérant du moindre détail qui lui venait à l'esprit.

            Il avait trop peur que le silence laisse l'angoisse le rattraper.

            Ils parvinrent au port après une éternité. Le lieu grouillait de mortels, d'esprits et de yaoguai empressés : des jonques y côtoyaient les paquebots, des frégates poussées par un vent sorcier semblaient courser la ligne d'horizon. La foule s'écarta respectueusement devant le véhicule marqué des armes du Dragon ; les révolutions de l'ère moderne n'avaient quand même pas tout emporté.

            Sunan retint l'envie de presser le bras de Noboru. Au moins, en cas de problème, le Chat pourrait se perdre parmi la foule… Il était habile, plein de ressources ; il se débrouillerait. Lui n'aurait qu'à prétendre n'avoir pas remarqué la substitution avec son vrai serviteur – on ne pourrait pas l'accuser d'avoir manqué d'attention à un subordonné…

            Il était détendu. Très détendu. Hui le fixait de ses yeux reptiliens, aimable et courtois comme à l'ordinaire. Il n'avait toujours pas regardé « Kamon ». C'était sans doute normal. On les mena à la frégate privée supposée les emmener ; les porteurs lancèrent leurs bagages à bord, s'affairant avec une efficacité nerveuse malgré la chaleur infernale.

-  Eh bien… C'est l'heure. Au revoir, Sunan… Au plaisir.

-  Au revoir, Hui. J'espère avoir le plaisir de te voir bientôt sous les cieux de Sāmakkhī Anan.

            L'Émissaire du Serpent sourit :

-  Oh, tu sais… Moi et les montagnes… Puisse-tu avoir bonne route.

            Sunan étouffa l'envie stupide de prolonger les salutations et salua d'une inclinaison du buste :

-  Merci. Kamon ? Va vérifier que nos bagages sont bien en ordre.

            Le Chat hocha la tête et s'engagea sur le bateau en premier, accourant aussitôt auprès des porteurs pour les harceler de conseils inutiles. Sunan lui emboîta le pas et se persuada que ses jambes ne voulaient pas flageoler.

            Il n'avait jamais été aussi heureux de voir rompre des amarres.

            Après quelques instants, il s'aperçut que Noboru, revenu à ses côtés, récitait sous cape une prière kûgakoise.

 

***

 

-  Il fait froid, geignit Noboru.

-  Il fait la température idéale, rétorqua Sunan.

            Il faisait beau et frais. Le ciel était immense, les montagnes impassibles, et le vent lui portait des odeurs de plantes et de rivières, de bêtes et de fleurs rares ; il était de retour chez lui. La voiture que le Rat leur avait dépêchée empestait un peu, sans doute, mais moins qu'ailleurs, et puis c'était une décapotable ; la brise jouait avec ses cheveux, le débarrassait des odeurs et des angoisses de l'extérieur comme une eau purifiante. Kamon aurait sans doute déjà pris son envol... Non, oublier Kamon, qui s’était sûrement débrouillé comme un digne serviteur de Sunan et se prélassait quelque part sur une plage hǎilínoise.

-  C'est ça que vous appelez une route ? pesta Noboru, l’arrachant à ses regrets. Est-ce que je veux voir vos villes ?

-  Cesse le sarcasme. Nos villes sont larges, pures et magnifiques.

-  Est-ce qu'entrer dans la suite du Rat me donne droit à un manteau ? Ou deux ? Et une veste ?

-  Ça dépendra de l'accord de mon Immortel. Rien n'est encore officiel, tu te souviens ? Et ta loyauté est douteuse...

-  Alors mettez-moi à un poste placard ! rétorqua Noboru en se frottant les épaules. Je peux être aussi poète de cour. Ou chanteur exclusif de tes louanges.

-  Je saurai te recommander chaudement pour ces deux fonctions.

-  Chaudement, contrairement à notre situation actuelle, tu veux dire ?

            L’Émissaire retint un ricanement et, retirant son manteau de fourrure, le posa sur les épaules du Chat :

-  Je ne te savais pas si sensible.

-  Je suis pourtant très sensible à tes charmes.

            Le jeu de mot était navrant, mais Sunan ne put retenir un rire. Noboru sembla, comme à l'ordinaire, content de lui.

            Quoiqu'il arrive, songea l’Émissaire avec cette stupidité propre aux gens très intelligents,  le pire était passé.

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