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0 – La sagesse de Loki

Ce jour-là, Loki s'était fait homme.

Il s'alluma une cigarette ; ses traits fins se fanaient sous des boucles ternes ; la nicotine avait jauni ses doigts et la crasse avait noirci ses ongles.

Ses yeux brûlaient comme deux brasiers.

- Sais-tu ce qui arrive aux dieux quand les hommes arrêtent d'y croire, mon fils ?

Je lui adressai un long regard. Autour de nous, Las Vegas brûlait des premiers feux de la soirée, un festival de costumes loués et de faux joyaux qui brillaient mal sous les néons. Touristes, joueurs et parasites – la horde des escrocs, entraîneurs et gigolos à laquelle mon père et moi nous flattions d'appartenir – recommençaient leur valse perpétuelle ; cette nuit-là, cependant, je ne danserais pas.

- Certains disent qu'ils meurent.

Loki éclata de rire, l'hilarité creusant ses joues maigres.

- Certains le disent ! Mais ce n'est pas de foi que se nourrissent les dieux, ce ne sont pas les prières qui sèment la graine de leur existence !

Il se pencha, les traits dévorés par un large sourire. Le bout de sa cigarette luisait comme un fanal mourant, tombait cendre par cendre sur le faux marbre de la table.

- Le besoin, Bailey ! Voilà ce qu'aiment et révèrent les dieux. Ils naissent du désir et se nourrissent du désir. Nous existons pour servir, ni plus ni moins – encore que les autres préféreraient se coudre la bouche que de l'admettre, et t'anôneront qu'ils « accomplissent leur Rôle » ou autres foutaises nobliardes. Mais quand les mortels ne croient plus en eux, se font exaucer par d'autres ou – anathème des anathèmes ! – s'occupent de gérer leurs affaires tout seuls, que penses-tu qu'il se passe ?

- Les dieux se vexent ?

Loki ricana et, d'un geste naturel, vola un verre à champagne à la table voisine. Les lueur de la rue scintillèrent à travers le liquide ambré, transformant chaque bulle en brasier miniature.

- C'est une moitié de réponse, fils ! Pourquoi sont-ils en colère ?

Je contemplai mon père à nouveau ; le sourire éternel qui dansait sur ses lèvres scarifiées, la lueur infernale qui vibrait dans ses yeux pâles, l'énergie démonique qui animait ses gestes. J'avais vu Loki jouer nombre de rôles – n'était-ce pas lui qui m'avait appris mes premiers mensonges ? – mais je n'arrivais toujours pas à l'imaginer enragé. La colère, même feinte, en dévoilait trop sur soi.

- Parce qu'ils se sentent inutiles ?

- Parce qu'ils se savent inutiles. Parce que, vois-tu, mon fils, lorsque la croyance s'épuise, lorsqu'on n'a plus besoin des dieux, lorsqu'il ne leur reste plus que quelques néo-païens sacrificateurs de tartelettes –

Loki s'interrompit dramatiquement et but un peu de champagne, grimaçant aussitôt.

- De la piquette ! Du californien, sans doute – et j'aurais dû payer onze dollars pour ça ?

- Tu en étais à « tartelettes ».

- C'est vrai, c'est vrai.

Je vis mon père replacer le verre sur la table voisine, vis l'une des convives le renverser accidentellement d'un revers de la main. Quant à savoir comment Loki avait pu prévoir la chute, arranger l'incident... Je ne comprendrais sans doute jamais la façon dont il jouait la moitié de ses tours.

Un homme hurla des invectives sur les prix et la maladresse. La femme se défendit, vite soutenue par une autre. Une querelle éclata, les esprits s'enflammant aussi vite que l'alcool.

Loki sourit, l'écho d'un rire mauvais vibrant dans sa voix rauque.

- Vois-tu, fils – lorsque les hommes ne croient plus, les dieux s'ennuient.

Qui ?

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