sen: (Default)

 0 – L'Homme Pâle

 

            C'était le soir et il pleuvait sur New York. D'épaisses trombes d'eau noyaient la vue, effaçant jusqu'aux gratte-ciels qui perçaient les nuages, atténuant les néons. Les caniveaux charriaient de petits monceaux d'ordures – paperasses, emballages et tickets de métro, les cadavres de notre vie urbaine.

            Un motif à la craie avait été peint sur le trottoir du carrefour. Violet, blanc, noir et rouge sang. La pluie l'avait presque effacé, n'en laissant plus qu'un squelette trop usé pour être reconnaissable. C'était probablement l’œuvre de l'un de nos innombrables artistes urbains, mais le présage ne me plut pas.

            Il est rarement bon de croiser les couleurs du Baron Kriminel, le premier assassin, l'aspect le plus terrible de mon père. Peu importe que ce soit dans l'attrape-touriste le plus pittoresque de la Nouvelle Orléans ou dans les rues les plus bétonnées de Big Apple : le pouvoir des Esprits n'est pas un gentleman poli qui attend le contexte approprié pour s'exprimer.

            Un présage est un présage, surtout quand on est fils de dieu ; l'ignorer est à peu près aussi intelligent que rester en travers du chemin d'un camion trois-tonnes en fermant les yeux et en criant très fort « si je le vois pas, ça ne me fera pas mal » !

            Je me signai et le rire de l'Homme Pâle s'éleva au milieu de la rue noyée de pluie, mélodieux même à travers le grondement des voitures et de l'averse.

            Interloqué, je redressai la tête. Il se tenait à quelque mètres de moi, abrité par un parapluie blanc, vêtu de blanc, les cheveux blancs, la peau presque blanche ; même ses yeux bleus semblaient avoir été délavés par la pluie. Il détonnait tellement contre le noir du bitume et des passants que, à première vue, il semblait presque briller.     

            Son surnom me vint aussitôt à l'esprit : l'Homme Pâle. Je suis doué pour trouver des pseudonymes aux gens et, souvent, ils ont plus de signification que je l'aurais suspecté.

            Il m'adressa un sourire charmeur. Même à moitié voilé par la pluie qui ruisselait des bords de mon chapeau, l'Homme Pâle était d'une beauté incroyable – quasi surnaturelle. Ses cheveux longs, légèrement ondulés, encadraient un visage mince aux traits presque féminins ; la courbe délicate de ses lèvres blême, le sourire fin qui les étiraient capturaient l’œil sans le libérer. Son corps svelte se balançait avec une grâce insolente au rythme de sa marche, ses mains délicates à peines resserrées sur le manche de son parapluie.

            Il y avait quelque chose de déplaisant chez lui, mais je lui souris malgré tout : ma mère m'a appris à être poli avec les étrangers.

-  Beau temps, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix légère.

            Il avait un accent indéfinissable, européen. Pas français : je repère toujours les Français. Pas Britannique non plus : j'ai regardé les vieilles saisons de Doctor Who, ce qui me rend expert en la matière, et je l'aurais aussitôt identifié.

-  Ça dépend de votre niveau d'humidité préféré, esquivai-je diplomatiquement. Je préfère le soleil.

  L'amusement plissa ses yeux pâles.

-  Oh ? Je n'aurais pas cru.

            La remarque était assez ambiguë pour attirer mon attention et, au vu de son sourire, c'était sans doute fait exprès. Je vérifiai discrètement que la pluie ne passait pas à travers lui ; j'arrive généralement à identifier les fantômes qui viennent me parler, mais certains sont plus habile que d'autres.

  Rien à faire, il était tangible. L'humidité avait même commencé à lui faire des anglaises.

-  Je peux vous offrir un verre ? enchaîna-t-il, souriant.

            J'avais deux choix : refuser, rentrer chez moi et m'ennuyer comme un rat mort ou accepter, prendre des risques et passer une soirée intéressante.

            Franchement, je ne crois pas pouvoir être blâmé d'avoir choisi la deuxième solution. Ou, du moins, pas beaucoup. La vie est trop courte pour ne pas la rendre intéressante !

-  Avec grand plaisir. Où ?

            Il sourit comme s'il n'avait jamais douté que j'accepte, ce qui me le rendit un peu plus sympathique. Et croyez-le si vous le voulez : le bar où il m'emmena servait les cocktails les plus originaux que j'ai jamais goûtés.

            Tellement originaux que je n'avais plus qu'un seul souvenir de la soirée lorsque je me suis réveillé seul chez moi.

 

[Le bar : fumée, lumières, les ondulations paresseuses des ombres. L'Homme Pâle : souriant, toujours souriant.

-  Ce cocktail s'appelle Lethe.

-  Ça veut dire « lait » en espagnol, non ?

            L'Homme Pâle rit. Ce n'est ni la première fois, ni la dernière, et pourtant le bruit sonne pourtant toujours aussi faux – comme si chaque syllabe lui rappelait un souvenir pénible au passage.

-  Tu es bien américain... C'est le nom d'une déesse ou d'un fleuve mythique.

            L'insulte est châtiée d'une tape négligente sur l'épaule de l'albinos.

-  Européen, hein ? Le snobisme ne trompe pas.

  L'Homme Pâle sourit suavement.

-  Grec. Goûte-moi ça : tu verras qu'il a quelque chose de mythique.

            La boisson a un goût d'alcool et de miel, de sucre et d'amertume.

-  Tu comprends, dit la voix suave de l'Homme Pâle, la victoire serait beaucoup trop facile pour toi si tu savais tout.]

Qui ?

sen: (Default)
sen

Sujets

Style Credit

Page generated Sep. 26th, 2017 02:23 pm
Powered by Dreamwidth Studios