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Ce texte bonus est destiné aux lecteurs de Ceux qui Servent. Il contient d'énormes spoiler pour le roman et, chronologiquement parlant, se situe pendant le chapitre douze, donc ne le lisez pas avant d'avoir fini le livre !

 

A Meïssa, pour son aide généreuse.


  Hui s'éveilla avec un mal de tête monumental. Il ne tenta même pas d'ouvrir les yeux ; basculant lentement sur le dos, il resta allongé sur le sol mou – irrégulier, moelleux... de l'herbe ? –  et se massa le crâne jusqu'à ce que la douleur reflue.

  Il n'était pas en danger. Ce ne pouvait être que Tai qui l'avait assommé, donc c'était certain. Mais pourquoi son collègue avait-il...

  Un soupçon l'effleura, un soupçon ridicule. Il le confirma en se redressant et en ouvrant les yeux.

  Il se trouvait au milieu de nulle part, sur une colline verdoyante cerclée d'eaux calmes, et Yeong se tenait à quelques mètres, lui tournant le dos comme s'il pouvait nier son existence.

  Yeong.

  Évidemment.

  Hui allait tuer Tai. Et Kamon, puisque le sorcier était probablement à l'origine de l'illusion où ils étaient enfermés. Qui avait mené Yeong jusqu'ici ? Combien d’Émissaires s'étaient-ils mêlés de cette comédie ? En toute honnêteté, il avait peur de la réponse. Trop des leurs, ces dernières années, étaient venus lui prêcher la réconciliation et la paix.

  Comme s'il avait pu se l'accorder. Comme si ç'avait été si facile. Comme s'il avait eu le droit...

  Le souvenir de Chun lui revint, sa presque-nièce si pâle et si mince dans son costume de défunte. Malgré les années, elle n'avait pas changé... Forcément. Juste quelque chose de plus vieux dans son regard, de plus sage et éthéré. Elle avait une bonne place aux Cieux, ou plutôt en aurait une sitôt qu'elle finirait ses études. Il pourrait la revoir après sa propre mort, même si elle avait été privée d'une véritable existence de vivante... 

Je ne vous en ai jamais voulu, à aucun d'entre vous.

  C'était un mensonge, évidemment. Elle n'avait pu qu'en vouloir à ceux qui l'avaient poussée à un mariage qui l'avait rendue malheureuse, à ceux qui l'avaient menée à une mort violente et prématurée. Elle était juste trop gentille et trop raisonnable pour parler des rancunes du passé, même quand celles-ci étaient ô combien légitimes ; la digne fille de son père jusqu'au bout.

Je sais que vous avez gâché votre vie en mon nom. Je vous connais, vous savez ? Même par-delà les années.
  Elle n'avait même pas besoin de les avoir connus. Hui savait quelles lignes l'amertume avait gravées sur son visage et sur celui de Yeong. Le chagrin et le remord avaient marqué l’Émissaire du Tigre : la chaleur qu'il dégageait dans sa jeunesse s'était tarie, étouffée par les regrets. Hui ne trouvait plus, à le voir, qu'un écho pâli de l'homme qu'il avait connu et aimé... et ç'aurait dû faciliter les choses, mais ça les rendait infiniment plus douloureuses en réalité.

S'il vous plaît, recommencez à vivre, d'accord ? Considérez ce mariage comme un nouveau départ, comme l'effacement de toutes ces fautes que vous avez déjà expiées. Quand Joon et toi vous sentirez prêts, papa, je veux que l'Immortel du Serpent adopte un enfant, ou plusieurs, et que cette descendance soit élevée loin du deuil ou du chagrin. Je veux que Hui et Yeong puissent sourire comme ils me souriaient avant.

  Hui essuya les larmes qui lui revenaient aux yeux. Il avait réussi à se recomposer un visage pour le banquet... Il avait été prêt à mettre le passé derrière lui, éviter Yeong avec plus de calme et moins de regret, et... Ça. Devoir se montrer agressif lui déplaisait profondément, mais Tai allait l'entendre – de même que tous ses complices dans cette farce ridicule.

-  Yeong ? dit-il d'une voix douce et posée.

  Le Tigre tressaillit. Un instant, à quelque chose d'infiniment réticent dans son allure, Hui devina à quel point la situation lui était pénible – mais il se retourna sans plus d'hésitation, l'air presque agressif. Un écho du passé caressa l'esprit du Serpent, le souvenir de l'agressivité juvénile du Cheongyeoule jadis... Il sourit presque.

-  Quoi ?

-  Il faut que nous sortions.

  Yeong se mordit les lèvres, poings serrés. Même à distance, sa tension était évidente. Ce n'était cependant pas la colère qui les aiderait à sortir, mais la raison... Toujours la raison. Hui laissa échapper un souffle lent, mesuré, luttant contre sa propre détresse.

-  Qu'est-ce que tu suggères, Hui ? J'ai cherché des issues, mais je n'ai rien trouvé !

  Et puis quelque chose sembla le frapper comme un coup de poignard, la douleur crispant ses traits avant qu'il baisse les yeux et souffle plus bas :

-  Qu'est-ce que vous suggérez.

Hui se concentra sur sa respiration. Expirer, respirer. Expirer, respirer. La griffe glacée qui lui broyait le cœur n'était qu'un écho du passé qui s'affadirait, avec le temps. Même si ça faisait déjà vingt ans. Même s'il n'avait plus jamais aimé depuis Yeong. Maintenant, Chun lui avait pardonné ; il pouvait se permettre de guérir. Et, en attendant, s'abandonner au chagrin ne les ferait pas sortir d'ici.

- Nous devons être enfermés dans un sort. Qui t'a mené ici ?

- Rong et Shui ! cracha Yeong, récupérant en vigueur au souvenir. Les salauds m'ont assommé et je me suis réveillé sur cette f... maudite colline.

Rong et Shui... Ni le Coq ni le Cheval n'étaient du tempérament à installer une telle illusion, et si solide de surcroît. De toute façon, l'auteur exact importait peu : l'essentiel, c'était qu'on attendait clairement quelque chose d'eux. Sans doute une harmonie en bonne et due forme, un pardon mutuel, quelque but idéaliste du genre...

- Est-ce que vous connaissez une façon de rompre ce genre de sort, Hui ?

Yeong lui avait déjà parlé dans les cérémonies où ils s'étaient croisés, lorsqu'ils ne pouvaient faire autrement, et le vouvoiement ne lui avait pas tant vrillé les nerfs à l'époque. Était-ce à cause de la situation ? Dans cette situation grotesque et artificielle, ils n'étaient plus juste Émissaires, mais également deux anciens... deux hommes chargés de passé. Un passé où Yeong l'avait tutoyé aussi naturellement qu'il respirait, où le Tigre respirait cette innocence caractérielle qui le faisait rougir quand Chun riait d'un air entendu...

Hui n'arrivait plus à respirer régulièrement. Son calme s'émiettait (comme jadis, lorsque le Cheongyeoule lui avait peu à peu porté sur les nerfs à force d'agressivité), son souffle se faisait trop court et douloureux. Le regard de Yeong croisa le sien, chargé d'inquiétude, et la vue lui fit l'effet d'une douche froide. Il n'était pas encore si pathétique.

- Puisque je suspecte une manœuvre pour nous contraindre à une forme de réconciliation ou, du moins, de clarification finale, je pense qu'il faudrait que nous agissions en harmonie.

- Alors faisons cela.

- Agir en harmonie ?

- Clarifier.

Hui sourit par réflexe.

- Pardon ?

- Ils n'ont pas tort. Nous avons tous les deux besoin de tourner la page. Nous sommes coincés ici… Alors discutons.

- C'est –

Hui s'interrompit, incertain lui-même de la suite de sa phrase. L'idée… L'idée était juste absurde et terrifiante. Il était déjà trop déstabilisé par cette journée pour envisager… S'il perdait le contrôle, ici, maintenant, il ne pardonnerait jamais aux imbéciles qui les avaient enfermés ici.

- C'est quoi ?

La pression faisait craquer la voix de Yeong et, l'espace d'un bref instant, Hui fut au moins heureux de n'être pas le seul à bout de nerf.

- Rien. Je ne sais pas. T… Vous avez raison.

Le tutoiement manqué fit tressaillir Yeong. La douleur crispa ses traits avant qu'il reprenne d'un ton plus rauque :

- Je sais. Alors qu'est-ce qu'on fait ?

- C'est à moi que vous posez la question ?

- Tu veux que je la pose à qui, à la colline ? rétorqua Yeong avec irritation. Vas-y ! Dis-moi ce que tu me reproches !

- Pourquoi est-ce que je te reprocherai quelque chose ?

- Je sais pas ! J'ai rassuré Chun, je n'ai pas su la protéger, j'étais l’Émissaire impuissant d'un Immortel qui – d'un Immortel dévoré par son yang ! C'est normal que tu m'en veuilles !

- Mais ce n'était pas ta faute ! cracha Hui.

Il prit conscience trop tard du tutoiement – la situation irréelle lui faisait perdre ses moyens, effaçait la barrière des années. Il serra les poings, les côtes comprimées comme par un étau. La douleur l'étourdissait presque, lui labourant la gorge comme il se forçait à parler :

- Bien sûr que je t'en ai voulu ! Tu étais le symbole du Tigre, du meurtre, je ne pouvais que t'en vouloir, mais ce n'est pas ta faute ! Tu aimais ton maître ! Tu ne pouvais que l'aimer ! Tu étais aveuglé par ta fidélité et je le savais, je m'en doutais, c'est moi qui aurait dû écouter les réserves du Dragon ! C'est moi qui aurait dû être plus réactif ! J'ai regardé Chun mourir sans...

faire un geste, voulait-il poursuivre, mais la détresse – mais le souvenir horrible qu'il évoquait étranglèrent sa voix. Il se rendit compte avec horreur que sa vision était brouillée par les larmes et porta les mains à ses yeux pour les frotter. Quand sa vision s'éclaircit, Yeong pleurait, les épaules secouées par le chagrin.

Le Ciel avait dû décider que ce jour n'avait pas été encore assez cruel avec lui, Hui n'avait pas d'autres explications. Une douleur aiguë lui sillonna les tempes, le ventre, et il agrippa les épaules du Tigre sans réfléchir. Qu'avait-il compté dire ? Rien. Il ne savait pas. Alors il agit, enlaçant ce grand corps ravagé de douleur comme si le seul contact pouvait alléger leur chagrin, et Yeong lui rendit son geste, le serrant fort contre lui.

Cette fois-ci, il ne se retint pas de pleurer.


***

 

Après un temps, les larmes cessèrent tout naturellement. Hui se sentait léger, presque ivre, libéré du poids d'un chagrin qui, après des années de silence, s'était enfin arraché de son corps et de son esprit. La cicatrice resterait, il le sentait, mais quelque chose d'énorme et toxique l'avait quitté.

Il sentait la chaleur de Yeong contre lui. Il pouvait se permettre de l'apprécier. Chun aurait été ravie, n'est-ce pas ? Elle aurait gloussé de cet air mi-réjoui mi-entendu qui le navrait à l'époque.

- Ça va mieux ? demanda-t-il doucement.

Yeong le serra simplement. Hui ne résista pas, laissant le Tigre lâcher tout seul lorsqu'il se sentit prêt. Les yeux du Cheongyeoule étaient injectés de sang, son visage rougi par les pleurs. Il n'était absolument pas présentable...

- Asseyons-nous et regardons la mer. Je n'ai pas envie que les autres voient que nous avons... été émotifs.

- Pas envie non plus, acquiesça Yeong avec irritation.

Ils s'assirent en silence. L'illusion était belle, malgré la hâte avec laquelle elle avait dû être construite ; un tableau pastel de ciel, d'océan, d'herbe verte et tendre. Un horizon clair et infini... Paisible.

- Je vais taper les autres, dit Yeong au bout d'un moment.

Quelque part, c'était agréable de voir qu'il n'avait pas tout perdu de sa nature irascible. La colère faisait partie de sa vitalité et de sa sincérité.

- Ça ne serait pas diplomate. Contente-toi de leur crier dessus.

- Qu'est-ce que tu vas faire, toi ?

- Leur parler d'un ton sec. Le Serpent a une réputation de calme à maintenir...

Le Tigre se tut un instant. Hui hasarda un regard vers lui, notant l'incertitude qui adoucissait ses traits fins, mais l'autre homme garda les yeux fixés vers l'horizon :

- Finalement... On se tutoie ou on se vouvoie ?

Le cœur de Hui s'arrêta brièvement de battre. L'espace d'une seconde, il balança entre deux abysses avant de choisir le plus terrifiant :

- On se tutoie.

Yeong sourit sans encore oser croiser son regard.

- Je préfère aussi.

Le silence s'installa entre eux, paisible et sans inquiétude. Peut-être que Hui se tourmenterait plus tard sur la situation ou l'avenir, mais pour l'instant... Il se sentait simplement léger, heureux – libéré. Le reste appartenait au futur, qui n'avait aucune place dans cet instant volé. Yeong soupira :

- Je préfère ce calme à toute ce monde au mariage...

- Oh, c'est vrai... Tu n'aimes pas les foules. Ça allait ?

- Pas vraiment, mais j'ai appris à me contrôler. Un peu.

Yeong se tut à nouveau. Débarrassés du chagrin, ses traits semblaient plus expressifs et plus ouverts -- la passion de sa jeunesse mêlée à une maturité nouvelle, au sourire plus facile qu'auparavant.

- Est-ce que tu as froid ? demanda le Tigre d'un ton qui, sans doute, n'était pas aussi assuré qu'il l'aurait voulu.

L'air était tiède et le vent calme. Hui hésita à peine avant lui tendre la main :

- J'ai un peu froid.

La paume de Yeong était un peu plus calleuse que dans son souvenir, zébrée d'une cicatrice fine au début du pouce. Elle aussi avait été marquée par les années, un peu différente, un peu étrangère.

Les choses avaient changé. En bien, en mal. Des années avaient été perdues qu'ils ne retrouveraient jamais.

Mais la chaleur et la tendresse de la main qui étreignait la sienne étaient la même que dans ses souvenirs, et c'était assez.

 

Qui ?

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