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            Ils attendaient Flavien au salon, encadrés par le décor comme deux joyaux dans un écrin d'or froid, et l’Abomination apprécia l’effet en connaisseur avant de prendre la parole.

-  Vous êtes Ambroise et Lucrèce d'Adennis, membres de la descendance officieuse de l'Empereur Démon.

            Ils hochèrent la tête en même temps. La pièce, malgré le luxe agressif des boiseries sculptées, respirait le froid et l'austérité. Les meubles vernis, les couleurs sombres soulignées d'or avaient été choisies par convenance plus que par goût, la marque d'un esprit méthodique et sans passion. Flavien n'y voyait pas la moindre trace de poussière. Même le parquet d'ébène luisait sous ses bottes.

            La demeure aurait dû porter les stigmates discrets de la décrépitude. Lorsque l’Empereur Démon exilait une concubine, Il lui accordait assez pour étaler Sa magnificence et assez peu pour qu’elle ne sente que mieux sa disgrâce. Mais autant la façade terne, à l’extérieur, révélait la gêne, autant l’intérieur ne dévoilait aucun défaut. Flavien en devinait aisément la raison : les deux créatures froides qui se tenaient face à lui n’auraient pas toléré l’imperfection sur leur territoire. La dureté de leurs mâchoires ciselées, l’angle incisif de leurs lèvres révélaient le même orgueil intransigeant.

            Ils feraient de bons Princes, s’ils survivaient.

-  C'est un honneur que de recevoir votre visite, dit la femme d'une voix polie. Que pouvons-nous faire pour un envoyé impérial ?

            Elle était nerveuse ; sa nuque était trop droite, ses mains trop soigneusement détendues sur le tissu noir de sa robe.

-  L’Empereur, dans Sa bonté, a décidé de vous offrir la possibilité de vivre le Sang.

            À cet instant, Flavien aimait guetter la réaction de l’enfant ainsi honoré : choc, espoir, angoisse, incrédulité ou joie sans partage... Lucrèce haleta, cligna très vite des yeux, et ses doigts blancs se resserrèrent sur la soie de ses jupes. Terreur. C’était donc de l’anxiété qui se cachait sous les atours de la noblesse inflexible.

            Ambroise, lui, avait légèrement froncé les sourcils. Jusque-là, il avait laissé sa sœur parler, se cantonnant au rôle d’observateur. Maintenant, ses yeux pâles se concentraient sur Flavien avec l’attention froide d’un prédateur.

-  C’est un immense honneur. Qu’avons-nous fait pour en être dignes ?

            Sa voix était grave, agréable, fascinante. Elle s’accordait étrangement avec la beauté indifférente de ses traits sculpturaux.

-  Vous Lui demanderez.

            La contrariété traversa brièvement les yeux pâles du jeune homme, mais il hocha simplement la tête.

-  Serons-nous formés ?

-  Vous l’avez été toute votre vie, à travers les cours de vos tuteurs. Mademoiselle Lucrèce n’est pas encore prête, mais Monsieur Ambroise peut passer dès qu’il le souhaite.

-  Le plus tôt possible.

            À nouveau, les mains de Lucrèce se crispèrent sur ses jupes. Elle entrouvrit les lèvres comme pour objecter mais s’abstint. Pas devant un étranger. Flavien sourit.

-  Nous n’en attendions pas moins de vous.

            Si le jeune homme échouait, ce serait un immense plaisir que de manger son cadavre.

 

***

 

            Le Palais Noir avait été pensé comme le centre de Naaldresh, la cité sombre qui gangrenait les plaines de sa magnificence polluée. Les cours et les allées de la citadelle reproduisaient, à leur échelle, les rues labyrinthiques de la capitale ; ses tourelles perçaient la nuit éternelle de leurs toits torsadés, s'élevant plus haut encore que les usines ou les palaces de la noblesse ; ses donjons et ses caves s’entremêlaient sous le sol comme un nid de serpents. Mais là où Naaldresh mêlait la misère la plus abjecte au luxe le plus vulgaire, le palais n’était que marbre, ébène, onyx et cristal, soie et velours. L’ostentation y était pratiquée comme une obligation sous l’œil approbateur et éternellement amusé de l’Empereur Démon.

            Aussi était-il étrange que le rituel du Sang soit pratiqué aussi sobrement.

            Il n'y avait ni musique, ni prêtres, ni public. Un seul spectateur y assistait, l’Empereur Démon ; un seul officiant agissait, un mortel dont le corps serait enterré à proximité du Palais.

            Une seule victime, enfin, y était sacrifiée : l'enfant encore non marqué pour lequel la cérémonie était tenue.

             Ambroise pénétra sans peur dans la salle réservée au rituel. La crainte ne changerait rien à la situation et il n'avait, de toute façon, aucun doute sur son aptitude au titre. La pièce, étroite et nue, était singulièrement sobre d’après les normes du palais : un carrelage incarnat, des murs noirs sans fenêtre, un lustre de fer forgé comme seule source de lumière composaient un tableau spartiate et presque discordant.

Un autel d'onyx occupait le centre de la salle, des ossements sculptés s’entrelaçant impossiblement sur ses flancs. Quelqu'un se tenait à côté, un homme blême qui empestait la peur et le fanatisme.

Et puis, assis sur un trône sombre, l’Empereur Démon attendait – énorme de gloire et de corruption, géant au teint d’albâtre et aux cheveux d’un noir de néant. Ses yeux, dépourvus de pupille et iris, luisaient comme deux néants laiteux et moqueurs. Sa beauté irradiait la perfection des dieux et la sensualité des bêtes, fascinant autant qu’elle révulsait. Il portait une armure de cérémonie en métal et en os, un chef-d’œuvre de métallurgie morbide.

            Ambroise s’agenouilla avant de dévisager l’être qui était son père. Il y retrouvait un peu de lui-même, en effet, dans l’angle dur des mâchoires, l’arête droite du nez ou l’angle incisif du regard – mais l’ensemble résolument inhumain, presque douloureux à appréhender.

            Ce qu’il vit lui plut.

-  Mes plus humbles salutations, Majesté. Je suis votre humble serviteur.

            Ces marques de sujétion lui brûlaient les lèvres, mais il aurait été suicidaire de se draper d’orgueil. Les lèvres du démon se retroussèrent légèrement.

-  Pas trop humble, j’espère.

            Ambroise donna la réponse qui était probablement attendue de lui :

-  Humble face à vous, orgueilleux face au reste du monde.

            L’Empereur Démon éclata d’un rire où résonnaient des échos qui n’étaient pas entièrement des sons.

-  Viens, fils ! Je vais te donner ma bénédiction.

            Ambroise se releva et s’approcha. Une main massive se posa sur sa tête, le contact lui arrachant un déplaisir qu’il masqua.

            Deux yeux blancs fixèrent les siens, plissés par un amusement malsain.

-  Sois orgueilleux, Ambroise. Sois luxurieux. Sois colérique, jaloux, avare, acédique et gourmand et, par-dessus tout, ne me déçois jamais. Plie le genou face à moi, ploie la tête quand je l'exige et tu seras Prince parmi les hommes. Et tu le veux, hein ? Tu pues le prédateur. Tu veux ton territoire, tes proies, ton pouvoir et tout ça sera à toi tant que tu n'oublies jamais ton maître, Ambroise.

            Ambroise n’avait jamais vraiment éprouvé la frustration d’une situation dont il ne soit pas maître. Sa mère indifférente ne l’avait jamais étouffé d’ordres, pas plus que ses tuteurs complaisants à l’égard d’un élève docile et brillant. Il avait circonvenu sans réelles conséquences les instructions qui lui déplaisaient. Il n’avait jamais senti l’impuissance. Il n’avait jamais senti la haine et la rage qui le prirent, la bête qui lui mordit la gorge face à la domination entière de la créature face à lui. Ils le brûlèrent pendant qu’il répondait, l’allure froide et la voix posée comme à l’ordinaire.

-  Je n'oublierai pas, Votre Altesse.

-  Je n'en attends pas moins de toi. Procédez.

            La main de son père quitta sa tête. Il rejoignit le prêtre vêtu de blanc. Il n’avait pas posé de questions, car la curiosité serait une marque de faiblesse, mais il savait que le Sang était un sacrifice.

            Il ne s’interrogea pas sur la présence du couteau.

-  Cet homme mourra après la cérémonie, assura la voix moqueuse de l’Empereur Démon. Je ne peux pas permettre qu’on agresse ma descendance…

            Les yeux du mortel brillaient d’un désespoir fanatique. Ambroise le contempla sans masquer son mépris et s’allongea sur l’autel. L’onyx en était glacial, sillonné de petites rigoles qui guidaient le sang vers une coupe de pierre brute. L’appréhension lui troublait l’esprit ; il la jugula et fixa le couteau.

            L’homme ne changea absolument pas d’expression avant d’abattre son arme. Ambroise ne put retenir un tressaillement, ce qui le rendit furieux, mais la colère et l’humiliation furent fauchées par la morsure du métal dans sa gorge.

            À cet instant là seulement, il ressentit la peur.

 

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